Josh était à l'heure, assis sur son petit baluchon de marin sur l'esplanade Laurent Bonevay. Au soleil. Il a quasiment sauté en fosbury à coté de moi. Et a rendu ses fêtes au Gus avec enthousiasme. Bon bougre. Il fleure la petite bourgeoisie qui ne s'aime pas et fait genre de se vautrer, mais il se tient aux bords dès qu'il craint de ne plus avoir pied. Il a dû se droguer un peu, s'expérimenter sexuellement un peu mais les expérimentations à la portée des bellâtres, les facilités donc, peut-être aller une fois ou deux au bordel, et sûrement s'amouracher éperdument plein de fois tantôt de fifilles avec qui il s'est conduit en parvenu euphorique, tantôt de femmes foetales qui l'ont mis à terre pour toujours - enfin là encore le "toujours" des vieux beaux. Mais il est malin, il doit savoir qu'escalader et ramper, c'est la même façon d'avancer sur deux axes différents. Il ne s'aime pas. Pour le reste c'est un grognon sympa, surtout là avec ce qu'il a bu à midi, il a sa bonne humeur chafouine en roue libre, les yeux qui brillent et la langue qui merdoie. Il bégaye beaucoup et pose plein de questions. Parce que tout l'intéresse, le camion, le T.I.R., l'ogresse route, moi là-dedans, tout ça. Je crois qu'il aime les gens, mention spéciale pour moi : il m'aime bien ET je lui plais. Mais il a la sagesse des vieilles canailles et sait que je ne suis pas pour lui. Lui, il lui faut une princesse de pacotille et/ou une garce d'Hollywood.
A hauteur de Valence, on a eu un blanc, le sujet "chauffeur routier" ayant rendu tout son jus, et il n'a pas insisté pour forcer la porte close sur ma vie privée - Ne s'en est pas formalisé d'ailleurs, il a évoqué sa fliquette qu'il laissait en rade ce soir et de l'astuce de potache qu'il a trouvée pour garder un pied dans sa porte ce soir quand même (il s'est fait rire lui-même comme un couillon), sa camaraderie qui le flatte beaucoup avec le très grand flic, et n'a pas trop su quoi dire sur le fameux Pétrus qu'il va chercher en Corse. Voilà pour son intimité à lui, qui ne l'a pas intéressé plus que moi. J'ai commencé à fouiller dans mes CD, cherchant un truc jazz - Je l'ai trouvé super mauvais tout à l'heure sur Birdland, mais connaisseur dans sa "mauvaiseté" ; il savait l'arrangement par coeur. Il s'est dressé sur ses fesses au moment où j'insérais "impression" de Coltrane dans le lecteur.
- Tiens j'ai vu ta soeur au parc avant-hier. La tête d'or.
- Elle courait ?
- Elle volait, tu veux dire. Elle court vite cette dinguotte là...
- Oui, il paraît qu'elle est impossible à suivre. Ca lui va bien d'ailleurs.
- Impossible, visiblement non. Elle courait en tchatchant avec une fille qui n'avait pas du tout l'air de peiner pour rester à sa hauteur. Mais bon, il fallait voir l'engin aussi...
(Tiens tiens)
- Comment ça, "l'engin" ?
- Je crois que je n'ai jamais vu une fille aussi grande. Une géante. Elle est déjà grande Léna, non ?
- Elle fait son mètre quatre-vingt et des brouettes, oui. A 12 ans elle me mangeait sur la tête.
- Alors sa copine devait faire plus de deux mètres.
- Heu... Tu avais bu quoi ?
- Rien, je ne commence à endiguer les assauts de la sobriété qu'au coucher du soleil ou à la faveur d'une choucroute party. Cette fille était une géante, un EVNI, être vivant non identifié. Très grande, belle autant que ta soeur et ce n'est pas peu dire, et rousse... Mais rousse de chez rousse.
- Une géante rousse, la cinquantaine à peu près ?
- Penses tu, une jeune comme ta soeur. Tu la connais ?
- Si c'est une jeune, non. Mais quand j'étais môme, il y avait une jeune femme qui faisait le ménage dans mon école, agent d'entretien donc, je m'entendais bien avec elle, même à une époque c'est la seule adulte avec qui je pouvais parler. Et elle correspond à ta description : vraiment géante, vraiment belle et vraiment rousse. Mais à l'époque je lui donnais 25 ans, ça lui ferait bien 25 ans de plus.
- Ah non non. Bon elles sont passées ultra vite, mais je suis formel, elle était très sensiblement plus jeune que toi et moi, sinon tu penses bien que je me serais mis à courir aussi.
- Alors ce n'est pas elle. De toute façon on va dire que les géantes sont belles et rousses, que c'est inscrit dans les gènes. Tout le monde sait ça d'ailleurs.
Souvenirs souvenirs... Marlène était immense, interminable. Je crois qu'elle était venue à moi parce que je restais dans mon coin à la récré, et que j'avais un peu le même regard qu'elle : en butée. On avait commencé par échanger des "bonjour" comme autant de signes de reconnaissance ; elle ne me posait jamais de questions, me demandait juste si ça allait et je répondais ce que je voulais. C'était l'année où je me suis carapatée, j'étais en chute libre, je trainais avec Toni, un petit con qui me foutait des pains, mais par passion, jalousie, et parce que je restais muette sur les raisons qu'avait mon père de me serrer le collet et sur mon obéissance quand j'étais sans retenue, et sans peur dans les rares moments de liberté qu'il me laissait. Et parce que je me refusais à lui ; il avait le droit de m'embrasser sur la bouche, mais sans la langue. Il avait le droit de poser les mains sur moi mais dans la brièveté des gifles. Pas de caresse, c'était le deal. On avait finalement beaucoup parlé de ça avec ma géante, je lui disais que ça n'avait pas d'importance, elle comprenait étrangement que je disais vrai, qu'il y avait plus grave comme on dit, mais que comme je pouvais le dire moi, ça ne regardait que moi. Lui parler même à moitié m'apaisait beaucoup. Ca tenait aussi à sa stature ; j'avais toujours la tête levée pour lui parler, le visage et les yeux grands ouverts. Elle est étrange la présence des gens très grands, on a toujours l'impression de près qu'il peuvent s'ébouler ou basculer sur nous. Mais au bout d'un moment, quand on constate que ça tient, ça devient presque des paysages familiers. On ne les voit jamais d'ensemble, et on en redécouvre sans arrêt des petits bouts. Je crois que c'est mon seul penchant érotique avéré, le reste, mes jouets, ma méchante humeur, étant mon langage : les géants me font vibrer le ventre. Mais je n'en ai jamais aimé.
La veille de mon grand départ, un vendredi, j'ai fait une connerie. J'avais prévu de filer en loucedé, de planter tout le monde sans préavis, et Toni dans ce tout le monde là était le cadet de mes soucis. J'avais planqué un baluchon en toile camouflage dans mon casier de l'école. Mon plan avait été de le remplir petit à petit au cours de la semaine, trimbalant mon kit de survie par petits bouts dans mon cartable, puis le vendredi de le ficeler une bonne fois et d'aller le poser en consigne à la gare de Perrache, avant de rentrer pour ma dernière nuit à la maison. Je l'ai jeté sur mon épaule, ce n'était pas lourd et quand je suis sortie de la salle d'étude, je suis tombée sur Toni dans le couloir. Je l'avais complètement zappé dans mon plan. Il avait une belle gueule d'enfant pauvre et battu, mon Toni, une sécheresse de petit dur, une mèche folle agaçante, un cran d'arrêt agacé et il fumait des bleues sans filtre comme l'ouvrier qu'il se promettait de ne pas devenir. Je lui ai fait un clin d'oeil et je suis passée devant lui mais il s'est collé à mes basques comme un loulou amoureux transit. Alors je me suis arrêtée net, et avant qu'il ne me pose la moindre question, je lui ai dit que je partais et que je n'avais pas à lui dire où. Il commençait à me connaître, le petit dur savait que j'étais plus dure que lui. Je ne plaisantais pas. Je me suis attendue à une volée de coups, mais rien n'est venu. Pourtant le couloir était désert. Alors j'ai tourné les talons, mais avant que j'ai fait le moindre pas, sa main a agrippé mon épaule et il m'a tiré en face de lui. Il était blême de colère, alors je me suis mise en colère aussi, la colère à ma sauce, froide et méchante, "lâche moi merdaillon, va jouer avec les gamins de ta rue". Il s'est reculé, j'ai cru que c'était pour donner de l'élan à une baffe, mais le casseur de gueule du bahut s'est mis à chialer, à me demander pourquoi. Je lui ai dit que ça ne le regardait pas, et j'ai commencé à filer vers la sortie. Il m'est tombé dessus au bout du couloir, un grand coup de poing dans la nuque, je n'ai pas eu le temps de crier qu'un énorme coup de pied au cul me jetait sur le carrelage. Je me suis débattue quand il s'est affalé sur moi, j'ai crié, et ça l'a mis en rage, il m'a retournée sur le dos, a bloqué mes bras sous ses genoux et m'a envoyé ses poings sur le visage, dans les seins, dans les côtes, en vociférant comme mon père, "tu crois que quoi ?" des choses comme ça, sauf que lui il pleurait en cognant, mais c'était la seule différence, parce qu'il a commencé à me malaxer les seins puis à glisser ses mains sous mon T-shirt. Je me suis figée, comme gelée sur place, parce qu'à ce moment là, j'ai compris que j'allais le tuer. Je ne sais pas s'il l'a compris aussi, mais il s'est figé à son tour au dessus de moi. On est resté un petit moment comme ça à ne faire circuler que du gaz carbonique entre sa gueule effarée et ma gueule en sang, puis il y a eu un bruit sec, et Toni a crié en basculant sur le coté. L'immense Marlène se tenait là, impassible, avec son balais qu'elle tenait à deux mains et dont elle venait de filer un énorme coup à mon loubart en strass. Je me suis redressée sur mes coudes et j'ai poussé Toni, pendant qu'il se relevait. Il s'est étalé à plat ventre, pour se relever aussitôt. Marlène lui a envoyé un immense coup de pied dans les bonbons, immense de l'immensité de ses jambes en bascule et de sa détermination.
- Toi tu restes là, sinon je peux te donner des raisons supplémentaires de pleurer sur ton sort.
Elle m'a tendu la main et m'a aidée à me relever.
- Ca va la la Miss ?
- Ouais bof... Il ne m'a pas trop marquée ce con ? Il ne faut que j'ai des traces de coups.
- Je vais te réparer ça, un peu d'eau oxygénée et de fond de teint et tu seras comme neuve. Tu veux faire quoi de lui ?
- C'est à dire ?
- Tu veux appeler les flics ? J'ai tout vu.
- Tout ? Tu as dû voir que tu lui as sauvé la vie alors.
Pour illustrer mon propos, j'ai balancé une de mes docks dans les côtes de Toni, et je l'ai retourné sur le dos du même pied, avec lequel je lui ai ensuite écrasé la bouche de tout mon poids :
- Toni, je pense que tu comprends que toi et moi, c'est fini. Je vais m'absenter un certain temps. Et je te recommande de mettre ce temps à à profit pour te donner tout moyen de garder de l'air entre toi et les endroits où je risque d'être à l'avenir. Si je te revois, je te tue.
Il a couiné, on s'était compris. La grande Marlène a ramassé mon sac et m'a fait signe de la suivre. On est monté au deuxième étage, le lycée était désert. Arrivées devant la porte de l'infirmerie, une inquiétude m'est venue :
- Dis, Géante, je suis en train de me dire que Toni ne va pas s'être fait rosser sans concevoir le projet de se venger d'une manière ou d'une autre. Moi je m'en fous, je m'en vais. Mais toi ? Enfin, ça vaut peut-être le coup que j'aille aux flics, ça te mettrait peut-être à l'abri.
Elle m'a souris tout là haut et a enfoncé la porte d'un coup d'épaule.
- Ne t'en fais pas pour moi, il vaut mieux être mon ami que mon ennemi... Au reste je m'en vais aussi.
- Tu vas où ?
- Je retourne en Hongrie. Et toi ?
- Amsterdam.
- Alors nos routes se séparent. Viens, je vais te rafistoler pour garder une jolie image de toi.
Ensuite on s'est tu. Elle m'a soignée, maquillée, remis les cheveux en ordre avec ses longs doigts caressants comme une maman. Une vraie maman. Puis elle m'a poussée dans les toilettes et m'a montré son oeuvre dans le miroir au dessus du lavabo.
- Tu es belle comme un soleil, petite.
Et c'était vrai. J'avais la lèvre ouverte et enflée mais je pouvais être tombée, pour le reste le fond de teint se fondait dans une masse de joliesse inconnue. C'était la première fois que je me voyais belle, et ça ne m'a plus quitté. C'est peut-être ce que lui dois à ma géante. Elle m'a accompagnée à Perrache avec sa voiture - une 4L déglinguée, elle était toute pliée à l'intérieur. Quand elle m'a déposée sur le trottoir, j'ai fait le tour de la voiture pour me pencher vers sa fenêtre, qu'elle a ouverte péniblement. Mais je n'ai pas su quoi lui dire. Alors elle m'a pincé le bout des doigts, a passé une vitesse et comme la voiture commençait à bouger, elle m'a juste dit :
- On se reverra Céline, c'est forcé, on se reverra.
Les verbes qu'on conjugue deux fois au futur dans une même phrase devraient se réaliser automatiquement, moi je dis. Mais pour l'instant, je suis bien forcée de constater que marlène, s'est juste plantée deux fois dans ses prévisions.

On longe Montélimar. Josh a vu que je suis barrée dans mes pensées, et regarde le paysage moche en fredonnant et en "onctuant" ses mains dans la nuque de Mingus qui vrombit et bave d'aise sur ses pieds - Il est con ce chien. Je reprends la conversation comme si je ne m'en étais pas absentée pendant une éternité :
- Les géants sont rousses et belles, on disait. Je crois que c'est acquis. La vraie révélation dans ton histoire, c'est que ma petite soeur a une copine de footing ; une copine tout court. C'est la journée des scoops. Quelle taiseuse celle là... La pudeur à ce point là ça tient limite du maladif quand même. Mais basta. Dis moi en quoi il est si spécial le grand gars que tu vas chercher.
- Pétrus ? Bon déjà, c'est un géant... Et il n'est pas rousse.
- Ah oui, spécialement spécial comme gars donc. Il est brune ? Blonde ?
- Il est chauve. Mais c'est un vrai géant quand même, 2 mètres 07 de force brute. Il est également frauduleusement intelligent, il imprime tout, ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il lit, il peut faire des tours de magie en calcul mental et en mémoire photographique, est un véritable parangon de la bonté comme sagesse, et, histoire d'égarer les taxonomistes jusqu'au bout, il est beau à inspirer toute une statuaire.
- Tout ça ? Mais dis moi, dans la catégorie gendre idéal, il a l'air de mettre la pâtée à Michel Drucker...
- Très bon exemple, je te félicite ô dingue. Mais bon, ça c'est l'image. Le pépin c'est que l'émulsion ne tient jamais longtemps. Il est schizophrène, une espèce de crise de nerfs sur pattes, en permanence dopé aux lénifiants quand ça va à peu près et sous camisole chimique dès que la crise prend de l'ampleur. Il voit des gens,enfin des yeux, entend des voix et s'est fait une spécialité de ne pouvoir souffrir certaines choses usuelles sans un profond malaise.
- Par exemple ?
- Les cheveux long, surtout quand ils sont en désordre comme les miens, ça le rend malade de peur, je ne sais pas t'expliquer mieux ce que ça lui fait. Donc en sa présence, c'est chapeau, turban, foulard, bonnet pour tout le monde. Enfin presque tout le monde... D'ailleurs je crois que tu vas lui plaire avec ton crâne nu.
- Han han, à la bonne heure. Mais il est dangereux ?
- Non, enfin si parce que c'est une masse et que quand il perd le contrôle, il est dévastateur. Il est toujours armé en plus. Jamais eu moyen de le sevrer de son flingue, c'est comme un ouin-ouin pour un gosse. Et non parce qu'à ma connaissance il a toujours choisi avec soin les gens qui ont fait les frais de ses débordements. Enfin sa parano aiguë ne prend jamais le contrôle de ses gestes. La colère si, et ce sont deux choses bien distinctes chez lui.
- Chez tout le monde, non ?
- Oui mais chez lui, ce n'est pas évident de faire le tri. Je veux dire qu'il a de vraies bonnes raisons d'être en colère, et seulement des circonstances torves pour être livré à sa paranoïa. Et bien il trie bien ça. Toi et moi nous ne risquons rien du tout, sauf bien sûr s'il s'avère que nous sommes des nuisibles pour ce qui lui est précieux.
- A savoir ?
- Les jolies choses, les jolies personnes, enfin c'est aussi un couillon génial...
- Je vois. Tu sais quoi ? Je sens qu'il va me plaire aussi, figure toi.
- Je crois bien oui. Tout le monde l'aime Pétrus. J'en suis malade de jalousie d'ailleurs.
Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.






























