18H00, j'ai faim. Le palmito fait grossir sans nourrir ; en fait les belles choses sont peut-être aussi souvent nocives que seulement inutiles. Je crois que l'enquête Bleac sera bouclée quant à nous quand j'aurai relu puis déchiré les traces écrites dont je n'ai pas su me dispenser. Ma réflexion est assortie à ma mémoire, elle se joue en visuel, devant moi, en dehors, comme une vache qui aurait des compétences pour les choses ferroviaires. Les gars m'ont pré-résumé oralement leur rapport d'enquête de voisinage, je ferai un mémo pour les archives quand ils auront rendu leur copie. Mais bout à bout ça vaut tintin tous leurs efforts. Le hasard a été plus productif, qui m'a permis de croiser la Miss Sana et d'embarquer des pièces à conviction de premier ordre. J'ai embarqué la miss avec, qui avait fini sa demie-journée (elle réembauche à une heure du matin jusqu'à 8H00 demain, et la flexibilité se donne pour une invention moderne. Elle est courageuse cette fille. Il faut bien tout ça pour juste s'en sortir avec la modernité). Je lui ai proposé de lui montrer comment on traite le matériaux prélevé sur le terrain chez nous autres :
- Je suis un peu ta stagiaire jusqu'à ma sieste alors ?
- Un peu ça oui. Mais c'est moi qui fait le café. Profite, dans la gendarmerie tu ne vivras jamais ça. C'est des archaïques les militaires.
Je voulais l'emmener vite fait à l'Oujo, pour le petit café au comptoir sur fond des pitreries de Marc en fait de "récré", et puis ça laissait le temps à Fartam que j'avais appelé pour ça de passer à l'appartement de la victime pour récupérer l'ordinateur portable avec l'alimentation et de me le poser sur mon bureau. Mais quand j'ai fait mon créneau (péniblement, mais je n'aime pas la voiture 12 ; d'une c'est un break, de deux l'embrayage est fourbe à ne démordre de l'axe que d'un coup et qu'en bout de course de la pédale), j'ai vu qu'il y avait une grande tablée joyeuse dehors avec Marc et trop de gens à saluer. Surtout, ne restait pour nous servir le café que l'autre sale con de bellâtre prétentieux avec ses yeux salaces. J'ai regardé la bombinette assise à coté de moi et je me suis dit que je ne pouvais pas lui infliger ça. Marc m'a vue quand je me suis dépliée de mon siège et m'a fait un grand signe avec sa tête de mec stoned (mais qui avait l'air en plus de méditer comme un projet d'envahir l'URSS, ou un truc de ce genre) auquel j'ai répondu. Il est tout moche ce type, je ne comprends pas comment sa mocheté est craquante à ce point. J'ai regardé qui il avait à sa table, ça rigolait, que du beau monde à part le chevelu, et même Barbara et Léna assises sur la même chaise sans s'être empilées l'une sur l'autre – Mais bon leurs deux petits culs réunis prennent moins de place que mon tafanard à moi. Ca c'est les palmitos. Et puis curieusement tous les gens de la tablée se sont mis à me regarder aussi, ceux qui étaient de dos (dont une brune que je ne connaissais pas) se retournant au risque du torticolis pour se braquer sur moi. J'ai pensé "lol whut ?" parce que j'aime bien avoir des pensées d'envergure dans des situations qui flattent l'envergure, et Marc m'a refais un signe de la main. Je lui en ai refait un aussi en chuchotant "mais il est con en plus ce type", et j'ai vu que Léna lui jetait un truc sur la gueule – un bout de pain ou une poignée de nouille, enfin un truc qui ne fait pas mal, mais qui pique l'orgueil pile à l'endroit où il sait encore rigoler. Lol whut, donc...
Et là ce couillon s'est levé, tout blanc, et m'a appelé, mais comme un mec qui est tombé d'un bateau et à qui on a jeté une bouée snoopy sous plastique et un gonfleur au pied. Sana, qui décryptait la scène sur ma bouille et alternativement là où je regardais, a cru bon de suggérer à voix basse :
- Hou dis donc, je crois que tu as un ticket de première classe là.
- Arrête tes conneries.
- Je ne déconnes jamais avec les choses qui sont déjà idiotes.
- Si si, là tu déconnes, gendarme...
Mais en fait, la vérité c'est qu'il y avait bel et bien un truc qui déconnait sévèrement, mais il était situé non pas à coté de moi mais devant : Marc, pâle et la tête rentrée dans les épaules a traversé la rue sans regarder, comme un cave, avec une espèce de tic qui essayait de se faire aussi avenant qu'un sourire, et s'est planté, mais vraiment comme un sapin de noël, devant moi. Je ne me suis pas sentie super bien, alors j'ai regardé Sana pour voir si j'avais des raisons objectives d'être mal, et comme elle avait un début de berlue, j'ai paniqué. Marc a articulé un mot finalement pas si loin de "bonjour" à Sana, toutes les (deux) syllabes y étaient en tout cas, et dans le bon ordre, mais c'était comme si le dieu du langage avait éternué sur son scrabble et incliné différemment chaque lettre. Sana a répondu "bonjour Monsieur" avec une voix pointue et distante, et au lieu de s'éloigner un peu pour donner de l'air à la situation, elle a fait le tour de la bagnole pour être vraiment au fait de ce qu'elle promettait. J'entendais le coeur de Marc battre de là où j'étais, ou alors... Le mien ? Il a lâché :
- On est en train de manger une choucroute, je me suis inquiété.
- Heu je n'aime pas la choucroute... Inquiété pour la fusillade de tout à l'heure ?
- Oui, drôlement. Vous venez boire un café ? On est une bande de jeune là.
- J'hésitais, ne ne voulais ni vous déranger, ni... Rien en fait.
- Venez boire un jus avec nous. Vous serez un peu en avance sur nous, on mange encore. Après j'ai promis la première valse à Céline, mais la seconde est pour vous.
- Heu... On a vachement de boulot en fait. Et on était plus barré pour un café sur le pouce.
- Bon... Dommage. Et vous êtes libre un de ces soirs pour danser ?
- Danser ? Je suis en congé ce week-end, si... Enfin là on est débordé et trois de moins à la brigade, donc je ne sais pas au juste.
- On improvise ?
- On dirait qu'il faut oui.
- Je pars sur l'idée que je passe vous prendre samedi soir, sauf contre ordre de votre part.
- D'accord. Vous savez je ne sais pas danser.
- Je vous apprendrai... A assumer.
- Super.
Et là ce nigaud a soufflé comme s'il avait été en apnée jusque là, libérant un premier vrai sourire, mais à son propre endroit, a tourné les talon et a traversé la rue en courant de traviole entre deux bagnoles.

Je suis restée clouée, jusqu'à ce que Sana me touche le bras :
- Qu'est-ce qu'on fait ? On va avec lui boire le café ?
- Ben du coup je ne sais pas trop, je crois qu'il a zappé l'épisode le gars.
- On dirait oui. Vous êtes mignons tous les deux.
- Moi ça va non ? C'est lui qui est à l'ouest là.
- Oui c'est sûr, toi tu es beaucoup mieux azimutée. Tu es toute blanche et depuis tout à l'heure tu te malaxes la bedaine à deux mains.
- Merde.
- Mais non, c'est mignon je te dis. Tu as un gros gros béguin, on dirait.
- Ouais, on dirait, mais non en fait. Enfin voilà. Tu sais quoi ? On va vite aller se cacher dans mon bureau avant qu'il ne se rappelle qu'il nous a proposé le café et qu'il retraverse la route comme un dingo. J'ai besoin de me tenir là, j'ai un rapport à pondre, et sang et tripes... (je regarde le dos de mes deux mains devant moi) j'ai la tremblote.
On a fait ça. J'ai trouvé le PC de Bleac en vrac sur ma chaise, parce que mon foutoir est un appel à générer le vrac. J'ai empilé l'empilable (des dossiers, des livres, quelques notes de services), jeté le jetable (des paquets de gâteaux vides, des cartons de pizza, plein de notes de services) et j'ai pu dégager pile la place requise pour le portable et mon carnet à spirales où j'inscris les choses importantes, comme les codes de connexion au serveur de la brigade et des noms bizarres d'objets que j'ai trouvés dans le catalogue Ikéa. Ensuite je suis allée piquer deux gobelets plastique à la fontaine qui est devant le bureau du patron et je les ai posés sur mon petit bijoux jaune de machine à expresso. Sana cependant m'a cuisinée tout du long. Elle voulait savoir ce que je savais de Marc et peinais visiblement à croire que j'en susse si peu. Elle m'a mis une tête comme ça, comme si je n'avais pas assez de moi-même comme témoin gênant, et alors que j'essayais désespérément de me concentrer. Elle a fini par nous trouver aussi consternant que loufoques, Marc et moi, quand elle a appris que nous n'avions même pas le numéro de téléphone l'un de l'autre.
- C'est ça qu'il voulait dire avec son "on improvise", en fait samedi soir vous sortez chacun de votre coté en croisant les doigts pour vous retrouver au même endroit ?
- T'inquiète, on se voit tous les jours, ai-je rétorqué.
Mais comme elle m'a gratifiée d'une tronche en biais d'aspirante-gendarmette, j'en ai déduis qu'elle me sentais bien capable de ne plus mettre les pieds à l'Oujopo et de me planquer tant que possible d'ici à samedi. Ce qui à bien y réfléchir était sûrement une option que je n'avais pas écartée d'office. Ca m'aurait bien dit de réfléchir à autre chose, mais tout le temps qu'elle a été là, je n'ai fait que revoir l'autre cintré me sauter sur le paletot et m'imaginer bredouillante et courbée en train de me caresser le ventre à pleines mains pendant que je faisais ma maligne. Et comme je n'ai pas réussi du premier coup à reconnecter l'ordinateur de Bleac à son chat fantôme, et que Sana se foutait royalement des quelques informations que j'essayais d'ordonner au sujet du ?tueur au 8?, j'ai commencé à me sentir sérieusement agacée par un peu tout sans discernement. Elle l'a reniflé pendant qu'on finissait le café.
- Bon Fliquette, je te laisse. Je crois qu'il faut que je dorme, je n'arrive pas à me concentrer et je crois que je suis contagieuse.
- Un peu, oui, mais mea culpa, je suis facile à contaminer là. Je crois que tu as vu ça. Je ne te retiens pas, je ne t'aurais pas montré grand chose en fin de compte.
- Mais si, j'ai beaucoup appris. Bon que des choses dont je n'aurai aucun usage, mais pour ma culture générale, c'est un plus d'avoir assisté à la parade nuptiale de deux nigauds en liberté.
- Oui oui, maintenant j'espère avoir l'occasion de te présenter D'Ornano "le grand front". Pour ma culture générale à moi, je sens que ça va être plus qu'un simple plus. Une chose... Tu veux bien me signer une déposition à blanc avant de partir ? Je la taperai ensuite. Je passe te la soumettre ce soir avant de l'ajouter au dossier si tu veux. Il me faut juste ton nom exacte et tes coordonnées.
Elle a signé, et on a échangé nos téléphones dans la foulée. Et puis elle est partie dormir.
J'ai dactylographié son PV en essayant de garder des tournures à elle. Fartam et Rodriguez m'ont rendu leurs copies, Lembourg est au baby-foot. Il rédige ses rapports lentement, parce qu'il fait des pauses clops dehors, téléphone dans un recoin à lui, papotage selon qui est à l'accueil, et baby foot parce qu'il est super bon au baby foot. Je vais le bouger un peu je crois, cette feignasse. Quand il me voit entrer dans la salle de repos, il vient de claquer un but sur-puissant et me hèle :
- Hé Sergent, tu prends le gagnant ?
- Non, et je ne danse pas non plus, merci. Tu me la ponds quand ta petite dissertation ?
- J'achève Jean-Louis et je m'y colle. Mais il me faudra bien encore une heure, une heure et demie.
- Ah d'accord tu n'as pas commencé en fait. Bon bon, pour mémo, il me la faut à huit heures moins le quart sur mon bureau. Je dois filer le bébé au patron.
- C'est bon tu l'auras.
- Promis ?
- Oui chef.
- Repos. Autre chose : tu as gardé les clés de Bleac ?
- De qui ?
- De l'appartement du mort.
- Oui elles sont dans la poche extérieure de mon baise-en-ville bordeaux. Sur la paterne. Tu retournes là-bas ?
- Oui. J'aurais bien fait un digest de vos enquêtes, mais je comprends que l'attrait du baby foot soit une priorité : la culture d'abord ! Du coup, j'ai un truc à revoir chez Bleac. Mon portable reste allumé cela dit, s'il te vient l'idée d'une initiative cohésive.
- Oui enfin, si tu ne réponds jamais, c'est une moyenne bonne nouvelle, ça.
- Oui oui, allez, dans l'attente de vous lire, Monsieur le rancunier, je te prie d'agréer mes salutations vachteux distinguées.
Je repère l'espèce de sacoche en cuir moche (mais moche !) sur le porte manteau, je tâte la poche extérieure et en sort deux trousseau de clés. L'un deux ne porte que deux clés "sécurité" et un médaillon de Catherine Deneuve des années 60 comme on en trouvais dans les stations services de ce temps là (mon père est un accumulateur compulsif de ce genre de conneries). J'empoche et je vais débrancher le portable de Bleac sous mon bureau. J'ai une petite heure et demie devant moi pour retenter la connexion de ce matin et pour débattre du beau et du sublime avec des esthètes du panpan cucul. J'appellerai Dahlia une autre fois. Envie d'être seule.
Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.






























