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Dimanche (22/11/09)
03 - 05
--> Par Anne-Marie Orval

Cromagnon de poche me fait faux bond, force majeure il a dit. Ce n'est pas plus mal, ma joue et mon coude commencent à me lancer ; j'ai sept cachetons différents à prendre par jour, et je ne sais le ou lesquels dans le lot sont des antidouleurs. Soit j'appelle ma mère pour qu'elle regarde dans son Vidal et j'en ai pour des plombes ; soit je vais jeter un oeil sur le net et j'en ai pour des plombes aussi - le village planétaire c'est le moyen le plus radical que j'ai jamais trouvé pour me flinguer des heures de veille. C'est pire que la télé si on commence à entendre les voix des sirènes et leur mélopée participative : ne jamais poser une question sur un forum, ne jamais s'abonner à une mailing-liste, ne jamais commencer à lire un blog... Et je n'ai jamais tenté les plateformes communautaires, ni les mondes virtuels. Mais me connaissant, je sens que je serais cliente.

En rentrant de l'hosto, je me suis affalée dans le canapé sans enlever mes croquenots et sans essayer de me défaire de ma veste que deux infirmiers bien charmeurs m'avaient aidé à enfiler - et les deux avec leur instinct de grands mâles rivaux n'étaient pas de trop. Je me suis endormie comme une masse. J'ai rêvé de Joshua, mais dans la cave de Bleac, à la place du mort. Mais vivant. Il était choucard en cuir bas de gamme d'objet sexuel, avec les regards intenses qu'il me lançait, il atteignait haut la main le grade de passionnément "ridicule". Miam miam. C'est la douleur qui m'a réveillée, et c'est dommage parce que je serais bien restée un peu dans mon rêve à me payer sa poire. Je me suis fait un café de cow-boy, celui où le sucre ne coule pas, et j'ai lutté sur le dos pour enlever mes godasses d'un seule main. Il m'a fallu retrouver l'oeil du tigre rien que pour ça. Inutile de dire qu'elles ont volé à travers la pièce. Je me suis souvenu du visage du gamin qui m'a fracassée et j'ai compris pourquoi il m'avait tant plu. En fait ce petit con ressemble énormément à un amour d'été de quand j'étais encore à la fac et que je passais des vacances de baba moyenne au fin fond de l'Adèche. On était vingt en permanence, dans un mas comme on les fait là-bas, ou autour dans des tentes ; on se lavait dans la rivière, on mangeait au feu de bois, et on trouvait fun de baiser sur des murets branlants en plein milieu du maquis. J'avais passé cet été là avec Régis (Quel horreur ce prénom quand j'y repense). Régis était con comme balai d'élevage, mais je crois que ça restera le plus beau corps que j'ai eu la chance de choyer. Tout le corps ; des cheveux cracras aux pieds cracras, du torse tout sec et noueux à ses mains de grandes fille empruntée. Ses yeux (bon il fallait abstraction de sa crétinerie abyssale - mais c'était facile) me collaient des picotis dans toute l'échine, et c'est un truc dont il savait jouer : j'avais tout le temps tout le temps tout le temps envie de lui. Et pourtant c'était un amant passable. Mais qu'il était beau Régis, putain qu'il était beau... On s'est séparé comme dans la chanson de Michel Fugain, à lui le midi, à moi quasiment le brouillard, et je n'ai répondu à aucune de ses lettres. Faut dire qu'elles étaient d'une indigence crasse et pleines de cet amour qui vous fait ventouser des coussin-Coeurs avec des petits bras sur la vitre arrière de votre voiture. Des fois l'immaturité n'excuse pas tout ce qu'elle commence à expliquer.

Du coup je repense à cette manière de performance irréelle : ce gamins nous a mis en miettes avec ses seules petites mains, il a posément semé D'Ornano à la courses avec ses petites jambes et deux balles de 9mm dans une cuisse. Je me demande quand même si je ne vais pas ouvrir la fenêtre internet - comme fournisseur de contenus parallèles, paranormaux, de peu sub-cosmiques, le net s'est quand même rendu incontournable. Quitte à chercher des médocs, je vais fouiller voir s'il ne s'en trouve pas de récents pour décupler extraordinairement les forces. Va savoir si des ouzbeks ou des péruviens n'auraient pas vu, voire filmer et mis en ligne des choses similaires à ce que nous n'avons que cru rêver ce matin. Je vais dans la chambre d'Amandine ; elle a décidé que le PC de la maison était à elle. Mais elle me le prête, elle est gentille ma fille. Je me pose à son bureau tout propre. Elle est chez Mathieu, son chéri. Il est gentil aussi Mathieu, propre sur lui aussi, et bien rangé dans ses cheveux et sous ses cheveux. Elle est raisonnable ma fille, elle a le coeur en ordre et briqué comme un sou neuf. Je commence vraiment à désespérer. Je ne sais pas quand elle va commencer à me faire des conneries celle-là, mais le jour où elle va s'y mettre je sens que ça va être trash. Je ne suis pas non plus prête à tout. Le PC fait bzzbzz, chipote son allumage, et finalement dans un genre de hoquet apparaît une prairie verdoyante comme on ne doit même pas en avoir le projet chez Walt Disney. Je déplie mon ordonnance, et bingo, le premier nom de la liste oriente gougueule sur un wikividal qui doit être truffé de conneries, mais les cyberconneries participatives ne sont jamais assez grosses pour vous faire passer un laxatif pour un antiseptique. En deux clics j'ai le nom de la molécule et le pédigrée du premier antidouleur de ma liste. J'en prends deux que je pousse avec mon café, et je tape "doping" pour voir dans le moteur de recherche du site. Nada. Je me dis que c'est normal, qu'un site accumulant les contributions plus ou moins clairvoyantes de copistes ne doit pas être à la pointe de la nouveauté, fusse en matière d'anabolisants. Je retourne dans gougueule et je le renseigne du même mot ; mais là c'est la pléthore des sportifs-stars, des héros du muscle dont on peut réputer le génie à la même exigeante hauteur que celui des chevaux d'attelage  et des lévriers. A la deuxième page de résultats j'ai déjà renoncé quand je tombe sur le mot "hand-ball" en caractères gras, et le net étant égailleur d'esprit (en fait si l'on n'y prend garde il rend d'un clic à l'autre le cerveau à l'état de volière à ciel ouvert), me vient l'idée de trouver Nelly la zonzon dans ses faits d'armes les plus glorieux. Je retape "hand-ball+Vaulx en velin+féminin" et go, gougeule image me livre une nouvelle pléthore, de ma copine à couettes, en train de sauter en l'air les bras et les jambes écartées, ou soulevant une coupe, ou sur le dos le nez éclaté avec des soigneurs en chasubles accroupis près d'elle. Elle me fait rire zonzon, jusque dans sa gloire, on voit son instinct de chiot dans son corps de minette, elle a vraiment une bobine à attirer les crasses comme les ballons. Je suis sûre qu'elle a mis en ligne des photos de son mariage, et je me demande comment je peux les trouver, quand je me rends compte que j'ai pris la colonne d'air chaud de l'égarement.

Allez, exit Nelly en meringue, retour à mon incroyable Hulk. J'essaye youtube et je saisis "force extraordinaire" pour lancer un premier tri. Apparaissent des vignettes avec des gros balaises déguisés en haltérophiles des années 70. Je clique sur le premier lien et je vois un Golgoth en train de tirer un camion par une corde en soufflant comme un boeuf. Je me dis que ça doit être sympa comme loisir et j'essaye le lien suivant pour apercevoir un autre type bâti à l'identique et lui aussi affairé à trainer un camion ; merde, si ça se trouve c'est un sport olympique, plus loin, plus haut, plus fort, plus con donc, et on ne m'a rien dit. Je passe rapidement les premières pages et je concentre mon regard sur les vignettes de prévisualisation pour essayer de repérer un gars qui n'aurait pas un physique de bulldozer. A la sixième page, j'ai un lien écrit en hiéroglyphes et comme la vignette présente quelque chose qui s'apparente de près à rien, je clique dessus. C'est tourné en caméra amateur depuis un balcon par un parkinsonien bon teint. On voit deux hommes, un grand et un petit en train de parler mal à quelqu'un qui est dans une voiture noire, on entend vaguement des éclats de voix, mais dans une langue que je ne reconnais pas - je dirais slave tout de même. Ca barde ; les deux hommes sur le trottoir font mine de s'éloigner, mais un gros type sort de la porte arrière gauche de la voiture et va d'emblée bon train pour leur tomber dessus. Et là le plus petit des deux se retourne et attrape le gros gars par le cou et le jette sur la chaussée à pas loin de trois mètres, sans forcer. L'autre, plus massif, est déjà vers la voiture et fait un autre truc incroyable : il la pousse sur le coté, les deux mains en appui quasiment à hauteur du toit, et la bagnole se soulève sur ses deux roues de droite puis bascule d'un coup sur le toit dans un bruit de taule suppliciée. Là le caméraman commence à gueuler sa surprise, et les regards des deux "extraordinairement forts" se tournent dans sa direction, du coup, panique, il se recule pour filmer le mur, le plafond, son lit, c'est moche chez lui même en visitant en rebonds ultra rapides. Se passe une bonne minute où on voit tantôt ses pieds tantôt les rideaux, puis il s'approche de la fenêtre à nouveau, la camera merdoie sa mise au point et on voit que les deux zèbres ont disparu. Reste le gros gars qui s'est fait catapulter comme moi ce matin, qui va pour en aider un autre à sortir en rampant de la voiture par la fenêtre. Puis noir.

Bon bon bon. Youtube me propose de revoir la vidéo. Je lis un peu les commentaires qui ont été laissés par les internautes sur ce prodigieux spectacle. Ca parle hiéroglyphe et anglais, et moi pas du tout de l'un et pas assez de l'autre pour localiser la scène à coup sûr. Je me repasse la vidéo ; à la deuxième séance la surprise n'est même pas entamée, je fais pause un peu tard pour avoir un arrêt sur image net sur le visage du plus grignet des deux surhommes. Du coup je bouge à la souris le petit curseur de rewind et en m'y prenant à trois ou quatre fois j'arrive à ce que je voulais. L'image est de mauvaise qualité, il est filmé de loin et de haut, mais d'évidence ce gars là est jeune, il a à peu près la silhouette de notre tueur et il a l'air assez beau. Mais ce n'est pas mon Régis bis. Je prends mon turlu et j'appelle D'Ornano :
- Collègue ?
- Oui, c'est encore moi, je vous dérange ?
- Du tout, je suis en voiture, pas très loin de chez vous d'ailleurs. Je vais voir la propriétaire de la voiture de ce matin.
- Vous pouvez faire un crochet par chez moi vite fait ? J'ai besoin qu'on m'aide pour enlever ma veste, et peut-être d'autres fringues, je n'ai pas tenté le reste. J'ai surtout un truc à vous montrer.
- En rapport avec ?
- Justement la BMW.
- Je suis chez vous dans deux minutes.
- Mettez bien tout ce temps là, m'a cafetière n'a d'expresso que le nom.
Un rock ce D'Ornano, qui ne tique même pas quand je lui demande de venir me déshabiller, il a dû se trouver illico une vocation de frangine à l'énoncé. Je lance le café et je vais me tortiller dans la chambre pour me défaire de mon jean et le remplacer par une jupe de fermière vintage - entre la jupe et la salopette en fait, pratique avec cette veste que je n'arrive pas à enlever. Je vire la gouttière de mon bras qui m'emmerde pour enfiler des grosses chaussettes et je suis à peine posée dans le canapé que ça sonne.
- Poussez fort ce n'est pas fermé.

D'Ornano entre et regarde partout autour de lui. Il est déjà venu mais à chaque fois il a inspecté comme ça.
- Vous avez meilleure mine. Vous vous êtes débarrassée de votre tuteur en plastique ?
- Oui, il y a cinq minutes, ça me grattait et puis ce sera plus facile pour enlever ma veste. Je vais vous chercher un kawa, vous vous souvenez où est la chambre de ma fille ?
- Oui, c'est l'endroit de la maison qui sent l'ordre, la rigueur et la bonne moral.
- Je vous y rejoins, l'ordinateur est connecté sur une vidéo que je voudrais que vous voyiez.
Il va dans la piaule d'Amandine et j'entends le son de la bagarre et de la voiture qui bascule pendant que je sers deux mugs de café. Quand je le rejoins, il a vu ce qu'il y avait à voir, et me lance un regard en biais.
- Ce n'est pas notre homme, enfin aucun des deux, mais l'un et l'autre sont taillés sur le bon modèle. Les commentaires parlent essentiellement de fake, mais ça a l'air vrai.
- De fake ?
- De faux, de trucage, de bidouillage. Mais moi je crois à ce que je vois puisque j'ai déjà vu quelque chose de similaire, et que les deux mômes qu'on a en cage m'ont décrit des choses plus incroyables encore. D'ailleurs, vous sauriez m'envoyer le lien sur ma boîte personnelle ? Je voudrais leur montrer ça avant qu'ils ne soient déférés.
- Non je ne saurais pas, mais faites comme si vous étiez moi.
Je pose les café, m'assois derrière lui et je le vois faire des manipulations qui m'échappent sans me laisser admirative. Il ouvre ma boîte mail je ne sais comment, entre son adresse dans la case "destinataire", il tape "film" en objet, colle le lien et prend une petite inspiration avant de saisir : "kikou, je récupère et ma convalescence se passe tip top bien. Ici on a beau temps, j'espère que vous vous amusez bien, bisous lol. A.M.O.". Et il envoie.
- Vous êtes bon en moi, dites donc. Le style, vraiment c'est à s'y méprendre.
- Je vous ai beaucoup observée.
- Je vois ça oui. Vous dites quoi de mes cyber golgoths ?
- J'en dis que je suis curieux de savoir la teneur de l'échange d'amabilités entre eux et les gars de la voiture. Je reconnais que c'est du russe, mais le son est pourri. Je connais quelqu'un qui pourrait peut-être isoler la conversation et la nettoyer des bruits parasites pour la rendre audible. Je connais quelqu'un d'autre qui pourrait peut-être retrouver la personne qui a mis cette vidéo en ligne - avec un peu de chance c'est celui là même qui l'a filmée.
- Vous connaissez beaucoup de monde, il faudrait que je soigne mon relationnel moi aussi.
- Ne changez rien. Vous les connaissez aussi les deux auxquels je pense. Le premier c'est Marco, le patron de l'Oujopo. Il est passionné de son, équipé pour sa passion, et pour en avoir discuté avec lui, il me fait l'effet de toucher sa bille en la matière. La deuxième c'est notre grande Lydie, qui sous ses airs de Sainte Bernadette terrassant le bigorneau est une pirate de haute mer. Je sens que votre trouvaille va dans le bon sens, à l'est, toujours à l'est. Je connais aussi quelqu'un qui peut nous torcher les meilleurs portraits robots de la galaxie à partir des photos de Nelly et des souvenirs de nos deux loulous. Je l'appelle dans la voiture te je la convoque à la brigade tout de suite, elle n'a que la rue à traverser. Ensuite, Je vais aller faire connaissance avec Mademoiselle Dentrail, la proprio de la BMW. On n'en sait pas grand chose sauf qu'elle est de nationalité hongroise. A ce propos, la petite frappe qui nous a pulvérisés ce matin se fait appeler Tadeusz. C'est probablement un prénom d'emprunt, mais lui aussi participe à ce qui pourrait ressembler un "faisceau d'indices géographiques" exploitables. Je vous aide à vous défaire d'une épluchure ou deux ?
- Non je reste couverte, par contre aider moi à mettre mes bottes s'il vous plaît. Je viens avec vous.
- Capitaine, vous n'êtes pas raisonnable.
- C'est vrai et ça tombe bien puisque vous n'aviez pas l'intention de me raisonner.
- Ah oui, ça se goupille super bien donc.

On fait fissa, on oublie l'ascenseur qui est occupé et on dévale les escaliers, moi avec mon bras qui pendouille (je n'ai pas pris le temps de remettre mon attelle), dans l'allée on croise un livreur de pizza encasqué qui regarde les boîtes aux lettres en murmurant mon nom
- Orval Orval Orval...
- Orval, c'est moi, mais je ne vous ai rien commandé.
- Oui je sais, c'est Monsieur Ariel qui habite au dessus de chez nous qui a négocié avec mon boss pour que je vous livre ça dans la soirée.
Il sort un grand tupperware auquel une enveloppe à mon nom et adresse est scotchée. Ok ok, Monsieur Ariel c'est Josh, et je suppose que dans le tupperware il y a une portion de la fameuse pastilla, et dans l'enveloppe des conseils de cuisson assortis d'une espèce de phrase pas complètement compréhensible mais qui fait genre d'augurer quelque chose du doux. Il est super zan ce type, j'adore. Je tends ma main valide vers mon dû en souriant comme une cruche d'élite. Et bien sûr, D'Ornano tousse en regardant en l'air.
- Quoi ?
- Rien rien.
- Non pas rien, dites moi.
- Je crois que son voisin du dessus joue du violon tsigane. Si vous venez avec moi, vous risquez de rater son passage sous votre fenêtre.
- Gnagnagna, tant que son voisin de droite ou de gauche n'est pas pas chippendale, je veux bien rater tous les gens  qu'il enverrait le représenter. Bon on y va chez cette Madame Dentrail ? 
 

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Anne-Marie Orval, à 12:12 dans la rubrique Chapitre III.
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Mardi (17/11/09)
03 - 04
--> Par Déborah Mesguich

Journée rock'n'roll donc, je n'ai rien trouvé d'adéquate dans ma classification usuelle, donc "rock'n'roll" ça va bien. Je suis à l'apéro, mais je crois que c'est la première fois depuis un bon bout que mes actes sont en phase avec un semblant de timing. Parce qu'en vrai je suis à l'apéro depuis 11H00 du matin. Dans l'échelle internationale de la "bourritude" j'en suis au stade "torchée++", ce qui fait beaucoup pour une dame de ma classe, mais je crois que j'aime bien l'idée globale d'en être à beaucoup.. J'ai beaucoup bu, j'ai beaucoup ri, je me suis beaucoup cassée la margoulette sur le trottoir devant l'Oujopo, et mon jean girly est du coup beaucoup déchiré au cul. Paradoxalement j'en déduis que de la pesanteur à la grâce, l'ascension peut très bien être favorisée par une "bonne descente". Et ça, j'ai.

Je n'ai même pas cessé de téter mon bib' de bourbon pendant la demie heure où ce cher Grégoire Many a été dans mes quartiers. Si, j'ai cessé cinq minutes. Mais pour cause de force majeure. En fait, la trombine qu'il a faite quand je lui ai ouvert la porte avec ma bouteille à la main, le flot de paroles qui est illico sorti de sa bouche (ma mine, mes pieds nus, radieuse, gnagnagna, tout ça), ensuite le silence d'un coup alors qu'il me suivait jusqu'à mon antre et qu'il a découvert l'option "fesses apparentes" de mon jean, enfin l'effort de concentration qu'il a dû faire pour revenir à lui lui lui une fois qu'il a été assis en face de moi, tout cela m'a donné soif. Alors j'ai bu au goulot au moment où il se lançait :
- Je dois vous dire d'abord que je suis, comment dire ? Pas déçu... Désappointé.
Et là je l'ai imaginé à 130 sur la voie de gauche dans sa lancia noire vitre teintées, en train d'hésiter entre "déçu" et "désappointé", peut-être avait-il eu du mal à écarter "décontenancé", peut-être pas, et donc "désappointé" c'est la crotte de nez qu'il avait amoureusement roulée entre ses doigts pendant tout le trajet. Et je me suis colossalement mise à fou-rire, une sorte de séisme qui est parti des profondeurs à ma portée à ce moment là, je suppose d'un peu au dessus de mes hanches, et s'est vite avéré aussi physiquement douloureux que socialement intenable (enfin ce pauvre Many ne méritait pas ça). Mais quel bonheur... J'ai bien sûr à la première secousse craché mon bourbon sur mon bureau et essayé en vain d'articuler des plates excuses, mais tu parles, c'était tellement fort que déjà mon rire ne faisait aucun bruit, juste des bourrasques de gaz carbonique dégluti dans des spasmes muets et qui m'asphyxiaient jusqu'à ce que je puisse reprendre mon souffle, là par contre très bruyamment (comme un cri d'otarie pour tout dire) ; des larmes me sont venues, un peu de baves aux commissures de mes lèvres et j'ai senti venir le moment où je n'aurais d'autres choix que d'ouvrir d'autres barrages, alors je me suis levée tant bien que mal, Many était flou mais je suppose qu'il était passé de désappointé à outré, et je suis sortie en me tenant aux murs, aux meubles, à un peu tout. Dans la salle d'attente j'ai essayé de m'asseoir sur une des chaises, mais ça a merdé au premier coup parce que ma tétanie musculaire l'a faite ripper de traviole ; alors je me adossée au mur le plus proche et je me suis laissée dégouliner sur les fesses en centrant en force tout ce qu'il me restait de vigilance sur la tenue de ma vessie. Et j'ai ri. Comme une dingue, tout mon saoul, vautrée par terre, les mains enfoncées dans le ventre. Ca a duré, ça a duré, ça a duré, l'intensité a diminué peu à peu à proportion de ce que ma voix (mon vrai rire) réapparaissait. J'ai pu respirer normalement quelques secondes et puis c'est reparti, violent et bref, j'ai attendu de bien m'essorer de tous mes restes de rire, je les ai vidés par petits éclats aigus et joyeusement laids, je crois que ça a été le moment le plus agréable. Quand j'ai pu me lever sans risque, je suis allée aux toilettes, rigoler bêtement encore un peu, me mouiller et m'essuyer la figure, mon maquillage était devenu un précipité, ma coiffure une embardée de glace italienne. J'étais bien. J'ai hyperventilé devant le miroir un moment et je suis retournée à mon bureau avec cet air sévère et distant qui a fait ma réputation et dont les fadaises de Grégoire Many ne m'ont plus faite démordre jusqu'à son départ en mode "ulcéré" parce que je lui ai avoué que le motif principal de notre "rupture" était définitivement l'ennui ("vous ne pouvez pas savoir à quel point je me suis emmerdée avec vous", j'ai dit). En grand seigneur il a payé sa dernière séance, a refusé la bouteille de bourbon que je lui tendais pour marquer le coup, et est allé tout seul jusqu'à la porte, "je connais le chemin, merci". Que de compétences pour rien...

Et finalement son départ a fait ni plus ni moins le bruit de la porte.

Bon il faut que je remette mes chaussures. Je n'aurai pas assez de bourbon pour tenir jusqu'à dodo. Et puis surtout je n'ai as envie de rester chez moi. Voir du monde, quitte à ne faire que regarder la vie grouiller. Je serais bien partie avec Céline en camion jusqu'à la mer, une glace en terrasse puis retour au bercail. Elle me l'a proposé à l'occasion, et je crois que je prendrai l'occasion en effet. On a commencé à causer un peu en ramenant ses bestioles chez elle. Pas sur le trajet, en fait dès qu'elle a ouvert le portail de son jardin immense. Inattendu : un coin potager, un coin fleurs, deux immenses pistes de boules lyonnaises, un bassin avec des poissons noirs et joufflus, une terrasse dallée déraisonnablement vaste sous des arceaux de lierre de vigne, prolongeant une grosse baraque qui n'aurait pas jurer dans la campagne du Beaujolais. Céline a sourit à ma bouche bée et m'a pris le chaton des mains.
- On va les installer en bas finalement, comme ça s'ils font des conneries ce sera moins urgent de les réparer.
- Vous vivez seule dans cette grande maison ?
- Avec ma soeur depuis quelques mois, mais auparavant seule, oui. Ce n'est pas si grand que ça en a l'air, en fait l'espace habité ne recouvre pas tout l'espace habitable, loin s'en faut. Tout le bas c'est le restaurant de mes défunts parents, on est passé devant dans la rue Racine juste avant de tourner dans la rue par laquelle on est rentré. Vous n'avez pas dû faire gaffe, j'ai fait murer la devanture, mais il reste l'enseigne. Et en haut il y a encore la cuisine d'été pour quand ils ouvraient notre jardin à leurs clients, et ne reste donc que la moitié de la surface.

Elle a ouvert une porte sur le coté de la maison et a donné la lumière sur une très grande salle de restaurant, à mi chemin entre le bouchon et l'auberge. La petite caniche est rentrée et s'est mise à courir partout en sautant, comme si elle s'attendait à dire bonjour à des gens. Des tables et des chaises, des dessertes sous des bâches plastiques, un comptoir en rotin assez moche encore utilisé toute la disposition avait l'air d'avoir été scrupuleusement laissée intacte depuis des lustres ; sauf dans un coin où quatre tables étaient empilées par deux, et surmontées des chaises pour faire de la place à un drôle de truc que je n'ai vraiment réussi à identifier sur le coup.
- C'est quoi ça ?
- C'est ma batterie. Vous savez, boumboum tchitchic.
- Ah oui, maintenant que vous me le dites. Vous jouez de la batterie aussi bien que du piano ?
- Non, mais de la batterie j'en joue. Du piano, vous avez vu tout à l'heure la fois où j'ai joué dans la décennie écoulée.
- Oh ? C'est dommage.
- Oui. Là c'est la cuisine, je n'ai touché à rien non plus, sauf que j'ai ajouté dans le coin plonge, lave et sèche-linge, le monte-charge est encore en fonction et fait office de panier à linge.
- Pratique.
- Dans le fond là-bas, c'est le bordel de mon père, il faudra que j'y foute le feu un jour... Il faudrait que je foute le feu à toute cette maison en fait.
- Ca aussi ce serait dommage, il y a moyen d'en faire un truc fabuleux.
- C'est vrai. Depuis que la petite est là on a commencé à en faire un truc pas mal quand même. Attendez, j'installe les animaux et je vous montre. Asseyez vous au bar, et servez vous de quoi entretenir votre ravissement, il y a à peu près tout ce qui peut se boire sur terre derrière le comptoir, les verres sont propres et le petit frigo marche si vous voulez des glaçons.
- Je vous sers quelque chose aussi ?
- je veux bien dix gouttes d'antésite anis dans un verre à soda, la petite bouteille est encore sur le comptoir.
- On the Rock ?
- On the rock.

Elle a ouvert un buffet et en a sorti une grande panière à pain, puis dans le monte-charge elle a fouillé un moment pour extraire un T-Shirt que je lui ai déjà vu porter, et dont elle a fait une petite parure de lit pour la petite Connard qui recommençait à miauler et à gigoter.
- Toi tu vas dormir là avec le Gus. Je vais t'approcher la litière des chats du quartier s'il te vient l'idée de te civiliser prématurément ; sinon, ce n'est pas grave. Et puis je vais aller te chercher à manger et à boire, est-ce qu'une boite de thon ça ira à Madame ? (la chatonne a miaulé pour toute réponse). J'en étais sûre.
Pendant que je comptais les gouttes de son antésite, elle est montée à l'étage et je l'ai entendue trifouiller dans des placards. Je me suis trouvée trois bourbons différents, dans des bouteilles poussiéreuses et j'ai dû frotter les étiquettes avec mon index pour choisir le plus vieux des trois : 1973 ça fait un bail, je n'ai pas idée de comment c'est censé vieillir le bourbon, du coup je m'en suis servie une lichette pour m'assurer qu'il ne fût ni passé ni poison ; c'est difficile de se faire une idée d'un goût sans lui laisser le loisir de prendre et de soumettre toute la bouche, mais j'ai estimé que ça allait. Céline est revenue avec deux petits ramequins blancs et les a posés devant la chatonne, l'interrompant dans ses explorations (elle les a reniflés un moment et est repartie dans sa vadrouille malhabile et couinante). Le gros chien blanc a eu un élan pour aller voir ce que c'était que ces petites gamelles par terre mais Céline s'est tournée vers lui, et ça la stoppé net et couché ses oreilles. Du coup elle l'a appelé en claquant des doigts :
- Viens Gus, justement viens voir, je vais te montrer quelque chose (le chien s'est fait tout plat et est allé jusqu'à elle. La petite caniche aussi, même jeu de scène, comme si ça la concernait). Tu vois, ça c'est à manger, mais ce n'est pas pour toi. Tu as bien compris ? C'est non, non et non. Allez va.

Elle lui a froissé les oreilles dans une caresse d'absolution anticipée et est revenue vers moi, s'est hissée sur un tabouret, et sa longue robe faite de pans de tissus superposés s'est fendue comme une épluchure sur ses deux jambes tatouées. J'ai eu le temps de voir une grappe de raisins sur une de ses cuisses, une sorte de coquillage sur l'autre, avant de faire mine de ne pas y prêter attention.
- Il ne va pas y toucher ?
- Le chien ? Non, il va y penser tout le temps que je vais le laisser là mais il ne va pas y toucher. "Non" c'est le seul mot qu'il comprend mais il le comprend très bien. A moi après de ne pas le laisser à la seule brimade trop longtemps. Je n'aime pas l'idée de contention. De toute façon je ne tiens pas longtemps l'animal qui est en moi, vous avez dû voir ça. Tchintchin (on trinque). Vous voulez voir là-haut ?
- Je vous suis. C'est une vanité que vous avez sur la peau ?
- Oui c'est ça, une vanité à ma sauce, mais les éléments récurrents du thème classique sont tous là. On monte ?
Je l'ai suivie, et on est allé nos verres à la main dans ce qu'il restait de la maison, une grosse centaine de mètres carrés quand même, mais tous n'étaient pas foulés tous les jours. Céline guettait mes réactions à chaque porte ouverte, la chambre des garçons (je suppose les frères) servait de débarras, celle des filles pour Léna toute seule, la chambre de Céline en joyeux bordel et un salon de bric authentique et de broc certifié, sans télévision mais avec une chaîne stéréo impressionnante (enfin les baffles surtout, plats et hauts d'un mètre trente au moins), tout cela était sans ce qu'on appelle "le goût" et ne faisait pas mystère de n'avoir aucun projet comme soubassement, juste un usage. Ca puait la vie. J'ai essayé de le dire :
- J'aime beaucoup. C'est plus habité que chez moi. Et dans cette pièce que vous avez soigneusement zappée, il y a les fantômes de vos parents ?
- Mes parents n'ont pas de fantôme. Mais reste leur puanteur, ça vaut toutes les hantises.
- oh ? Vous êtes toujours brutale comme ça ? Enfin je veux dire avec les mots ?
- Oui je crois que je ne sais pas parler.
- Mais si vous savez parler.
- Alors c'est que je n'aime simplement pas ça. Je crois réellement que ça ne sert à rien, déjà parce qu'on ne peut jamais jamais jamais dire ce qu'on ressent vraiment. C'est impossible.
- "c'est par cet impossible que la vérité tient au réel" justement. Je crois l'exacte contraire de vous.
- Normal, vous êtes payée pour ça.
- Allons bon, vous savez ce que je fais pour gagner ma vie ?
- Vous êtes psy, plutôt chanalyste, que chiâtre ou chologue. De loin ça ne se voyait pas, mais de près et quand on vous immerge dans un contexte familial à gros trauma latent on dirait que c'est vous qui portez le sale petit secret de famille. Comme Atlas. Au reste vous venez de citer Lacan. Vous êtes psy ?
- Oui. Vous êtes quoi vous ?
- Camionneuse. On y va ? Ils doivent commencer à avoir faim là-bas.
J'ai vidé mon fond de verre d'un trait, et on est retourné à l'Oujopo, la caniche à nos basques, sur le fond des kilomètres de route qu'elle avait faits dans sa vie, et des petites joies toutes simples de quelques une de ses étapes régulières. Elle voit la mer quatre fois par semaine.

Allez, je file à Monoprix. Ou à L'Oujo si je vois du beau monde en terrasse.

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Déborah Mesguich, à 12:12 dans la rubrique Chapitre III.
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Jeudi (12/11/09)
03 - 03
--> Par Amos Kowitz

J'ai passé bien une heure enlacé debout dans mon bureau avec Lyess ; il ne voulait pas me lâcher, il pleurait et se mouchait dans ma chemise, et je "pleurais" dans la sienne. J'ai regretté un peu au début d'avoir dégondé ma porte, tout le monde nous a vus et tout le monde en a profité pour verser sa larme en passant furtivement devant mon seuil. Ensuite j'ai emmené Lyess à l'hôpital juste avant que ce con de légiste n'intervienne. Je l'ai laissé seul avec le corps de son père, j'ai planté Peuchant vers la machine à café et je suis allé pleurer en salle d'attente des urgences. Enfin pleurer... Mes yeux continuent à couler quoi. Sauf à arrêter de m'hydrater, je ne sais plus quoi faire avec ça. Les gens me regardent scandalisés depuis tout à l'heure, ils ne comprennent pas pourquoi, alors que je chouigne et que je suis couvert de sang, pourquoi les petits gars des urgences ne se mettent pas en émoi. Je pense que j'ai besoin d'une nuit de sommeil. L'os, c'est qu'avant la nuit j'ai ce rendez-vous avec ma hiérarchie. Il faudra que je prétexte une allergie, ou une réaction à je ne sais quel médoc, j'improviserai. Il faut que je passe à la maison pour me doucher et me changer ; je fais un saut d'abord à la brigade, déposer Lyess et voir comment s'en tire la petite sergent Dérien. Nelly m'a appelé pour me dire que les meilleurs clichés qu'elle a pu obtenir de notre tueur bionique sont sur mon bureau, mais qu'ils sont inexploitables. J'ai envie de fumer.

Lyess me rejoint en traînant les pieds. Il a quand même retrouvé forme humaine. C'est important de voir les corps de nos morts, ça renoue au tuteur de ses sensations quand on a tendance à se croire vapeur à proportion de la friabilité de ce qu'on tenait pour acquis. C'est un sacré bon gars ce jeune. Etudiant en droit de vingt ans, il finance ses études et son autonomie, en plus de sa bourse, en contournant le droit justement, et en cumulant les chantiers et les extras dans des mariages. Il doit bien travailler ces quinze heures par jour pour seulement flotter. Dans deux ans, il pourra se poser un peu, dans une vie simple, il fera "tout mais pas flic", et ferait donc un bon flic. La dernière fois que je l'ai vu il devait avoir quinze ans. C'est devenu la bringasse dégingandée qu'il promettait, mais il y a de la tenue dans cet échalas là : ses yeux noirs.
- Filippi est au premier étage, il est sorti du bloc et il va bien ; il a déjà commencé à dire des conneries, et l'anesthésie n'explique pas tout. Vous voulez le voir ?
- Non commissaire, je passerai lui dire bonjour demain ou après demain. Il faut qu'il atterrisse un peu lui aussi.
- Je crois aussi. Je réitère ce que je vous ai dit tout à l'heure, parce que ça s'est peut-être noyé dans le brouhaha de nos émotions. Le F1 de ma défunte mère est à vous si vous voulez changer d'air un moment. Et pour la suite aussi, quand vous aurez une idée de la sauce à laquelle vous allez vous laisser manger.
- Je vous ai bien entendu, commissaire. Je vous dirai. Je vais rentrer à la maison, là, il faut que j'appelle la famille.
- On y va, il faut que je passe chez moi aussi, je me sens flasque comme une outre vide.

On a fait le trajet sans un mot, et une fois rendus il m'a à nouveau étreint sur le trottoir. Putain d'yeux qui coulent. Ce n'est qu'en le regardant aller à sa voiture, que je me suis avisé de me "déstupéfier" que ce gamin aie eu cet usage là de ma gaucherie abyssale. Sur le perron de la brigade, je trouve d'Ornano en train de fumer. Les volutes autour de lui sont lourdes et âcres.
- Vous fumez ? Je crois que c'est la première fois que je vous vois adonné à un de vos nombreux vices. Vous fumez quoi d'ailleurs ? Ca a l'air brutal.
- J'ai piqué un cigarillo à ma femme. C'est assez bon ; enfin pour ce que j'en sais, je n'avale pas la fumée. Notre petit gars s'est mis à table, le pv est sur votre bureau. Bout à bout ça ne vaut pas loin de que dalle ce qu'il m'a dit.
- Je commence à vous connaître, pas loin de que dalle ce n'est pas que dalle.
- Non, il y a des trucs à gratter. Je finis de crapotter et je m'y colle.
- Faites voir une taff de votre truc, vous me faites envie. Et dites moi.
Il me tend le cigarillo qu'il a à peine entamé, s'éclaircit la voix :
- Finissez le, je crois que j'ai assez fumé pour cette année. Le gamin s'appelle Ryan Hénault, on n'est phonétiquement pas loin d'un musicien que j'adore. Celui qui est à l'hosto et dont Humbert et Sarkissian n'ont rien non plus tiré au delà de presque que dalle, c'est Gilles Dasilva en un seul mot ; ils ont déjà chacun une petite pochette chez nous, pour vol et recèle ; leur truc c'est les voitures de luxe, c'est des pointures ces deux là, et leur réputation à pris plus vite du gras que leur casier judiciaire, dirait-on. Le troisième, l'assassin, c'est un inconnu. Pour eux comme pour nous. Le petit gars Hénault l'appelle Tadéhousse, je suppose que c'est le prénom "Estien" Tadeusz, mais le gamin est presque sûr que c'est un "faux blaze". Jamais vu dans le quartier. Le gars les a contactés en remontant le bouche à oreille, pour qu'ils lui ouvrent proprement une bagnole. Un contrat donc, 5000 Euros pour chacun des gamins, pour ouvrir et refermer sans trace une voiture repérée d'avance.
- Bizarre. On sait à qui elle est cette voiture ?
- Oui, j'ai appelé les immatriculations, j'ai le nom et l'adresse de la propriétaire.
- L'adresse correspond à l'endroit où était la voiture ?
- Oui, c'est le même pâté de maisons. Je vais y faire un saut dès que Sarkissian aura ramené le jeune Dasilva et son interrogatoire au bercail. La proc est chaude bouillante.
- C'est qui ?
- Darlan. Elle n'aime personne déjà, mais alors les tueurs de flics... Rien que sa voix au téléphone avait les yeux injectés de sang. Je ne suis pas trop d'avis de charger les deux petits qu'on a sous la main. D'évidence ils sont aussi dépassés que nous par la tournure des évènements.

Je n'aime pas trop Suzanne Darlan. Elle est mal investie dans sa fonction, à souvent en faire le média d'une idéologie nauséabonde. J'aurais préféré ne pas détester le procureur sur cette affaire là qui implique déjà beaucoup d'affectif. Il faut que je vois la trombine des mômes pour savoir qui je vais devoir défendre avant de les lui confier.
- Vous y croyez à leur version ? Parce que c'est étonnant quand même de faire ouvrir et refermer une berline de luxe. Pour quoi faire ? Y déposer une bombe ?
- Je crois que mademoiselle Dentraille, la propriétaire de la BM, devrait nous apporter des éléments de réponse. Mais ce n'est déjà pas impossible, le coup de la bombe. J'ai appelé Orval, elle m'a confirmé que quand elle est tombée sur le râble de notre trio cette nuit, ils étaient en train de travailler la serrure du coffre. Une autre étrangeté tient aux exigences du fameux Tadeusz. Premièrement ils sont passés deux fois devant la voiture, lundi nuit et mardi nuit, avant d'opérer la nuit dernière. Le prétexte de ces deux coups dans l'eau, c'est que la voiture était trop proche de l'appartement de sa propriétaire. Le môme Hénault est furax d'ailleurs, parce que s'ils avaient fait leur coup lundi on n'en serait pas là selon lui. Parce que lundi dans la nuit, la BM était effectivement plus proche, mais elle était dans un recoin tranquille et dans une pénombre accueillante, quand ils ont dû se mettre au boulot cette nuit en plein sur l'avenue et dans le halo d'un réverbère. Exposés donc, avec le résultat qu'on sait, mais suffisamment loin selon les priorités bizarres du commanditaire. Deuxièmement ils avaient reçu la consigne stricte de s'éloigner de la voiture une fois qu'elle serait déverrouillée, de ne regarder sous aucun prétexte ce à quoi s'affairait Tadeusz, et de ne revenir refermer la bagnole qu'à son signal.
- C'est quoi ce délire ? On est dans un mauvais feuilleton américain là...
- On dirait oui, et un feuilleton avec des effets spéciaux de première catégorie : la nuit où les deux jeunes se sont entendus avec notre assassin sur les termes du contrat, une fois qu'ils ont topé, moitié du fric avant moitié du fric après, tout ça... Celui-ci leur a fait une petite démonstration de force, histoire qu'ils comprennent bien l'étendue non-contractuelle de son autorité. Vous n'avez peut-être pas lu la main courante de la semaine dernière, mais dans la nuit de jeudi ou vendredi, je ne sais plus, on nous a signalé qu'un abri-bus a été vandalisé ; littéralement éclaté, plié et couché sur la chaussée en fait, par une bande de jeunes excités à priori.
- Et ?
- Et la bande de jeunes excités c'est notre Tadeusz à lui tout seul. Il a fracassé le truc en quelques coups de poings et de pieds. Hénault en est encore tout retourné, il n'avait jamais vu ça.
- Vous êtes en train de me dire quoi au juste ?
- Je ne sais pas exactement. Mais déjà d'une qu'Orval a eu de la chance cette nuit que le petit gars aie dosé son coup de boule. De deux qu'on a peut-être affaire à un criminel heu... Pas vraiment commun. Enfin, on a vu la même chose vous et moi ce matin, et ce qu'ont vu Hénault et Dasilva semble confirmer qu'on est bien barré pour changer nos repères quant aux possibilités de Tadeusz comme assassin lambda.
- Oui, c'est vrai que quelque chose a cloché ce matin. Quelqu'un de chez nous est allé faire un constat pour l'abri-bus ? Ils ont très bien pu le défoncer en y jetant une bagnole, et nous raconter des cracs.
- Oui, c'est Sarkissian qui s'est déplacé. Je suis curieux de l'entendre sur les dégâts qu'il a vus.


Je jette mon mégot dans le caniveau à regret, j'aurais bien fumer plus, mais plus moyen de ne pas me bruler les doigts. mais bon, je me suis ressaisi, mine de rien, là. J'ai le cerveau qui a l'air de bien vouloir sortir du ralenti dans lequel il coince depuis ce matin. J'inspire une grande flaque d'air : 
- Moi aussi. D'ailleurs je me charge de l'attendre. Vous, vous filez chez la proprio de la BM. On a qui dans les locaux à cette heure ?
- Lembourg qui glandouille mais qui a un rapport à pondre. Fartam et Rodriguez qui sont en pleine séance de nettoyage de leur arme de service. Totaro et Delphine à l'accueil, tous les autres tournent ou font les planctons quelque part. Ah oui, et puis Milan, vous savez le grand cadet rougeaud et grassouillet qui ne sais jamais quoi faire de lui même...
- Oui, je vois. Lui, je vais l'envoyer chez moi me chercher un costume propre. Vous croyez que c'est dans Ses cordes ?
- Si vous lui expliquez comme à un enfant de cinq ans précisément ce que vous voulez, oui, sans problème.
- Bon bon, je vais aller me faire une toilette de chat, d'ailleurs vous avez toujours votre déo et votre trousse de fin de nuit blanche dans votre voiture ?
- Oui, je vous apporte ça et je file fissa chez madame BMW.
- Merci D'Ornano. Une dernière chose, la petite sergent Dérien n'est pas dans le coin ?
- Non, elle est repartie chez Bleac.
- Bléac ?
- Notre mort de la cave de ce matin.
- Elle a oublié un truc là-bas ?
- je crois plutôt qu'elle va y chercher quelque chose dont elle n'a pas vraiment idée.
- Ouais, une flic quoi...
Nous avons le même geste de faire tomber lourdement nos mains sur nos cuisses en acceptation d'une espèce de sort de base, et nous nous séparons.

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Commissaire Amos Kowitz, à 12:12 dans la rubrique Chapitre III.
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Samedi (07/11/09)
03 - 02
--> Par Céline Spitz

Josh était à l'heure, assis sur son petit baluchon de marin sur l'esplanade Laurent Bonevay. Au soleil. Il a quasiment sauté en fosbury à coté de moi. Et a rendu ses fêtes au Gus avec enthousiasme.  Bon bougre. Il fleure la petite bourgeoisie qui ne s'aime pas et fait genre de se vautrer, mais il se tient aux bords dès qu'il craint de ne plus avoir pied. Il a dû se droguer un peu, s'expérimenter sexuellement un peu mais les expérimentations à la portée des bellâtres, les facilités donc, peut-être aller une fois ou deux au bordel, et sûrement s'amouracher éperdument plein de fois tantôt de fifilles avec qui il s'est conduit en parvenu euphorique, tantôt de femmes foetales qui l'ont mis à terre pour toujours - enfin là encore le "toujours" des vieux beaux. Mais il est malin, il doit savoir qu'escalader et ramper, c'est la même façon d'avancer sur deux axes différents. Il ne s'aime pas. Pour le reste c'est un grognon sympa, surtout là avec ce qu'il a bu à midi, il a sa bonne humeur chafouine en roue libre, les yeux qui brillent et la langue qui merdoie. Il bégaye beaucoup et pose plein de questions. Parce que tout l'intéresse, le camion, le T.I.R., l'ogresse route, moi là-dedans, tout ça. Je crois qu'il aime les gens, mention spéciale pour moi : il m'aime bien ET je lui plais. Mais il a la sagesse des vieilles canailles et sait que je ne suis pas pour lui. Lui, il lui faut une princesse de pacotille et/ou une garce d'Hollywood.

A hauteur de Valence, on a eu un blanc, le sujet "chauffeur routier" ayant rendu tout son jus, et il n'a pas insisté pour forcer la porte close sur ma vie privée - Ne s'en est pas formalisé d'ailleurs, il a évoqué sa fliquette qu'il laissait en rade ce soir et de l'astuce de potache qu'il a trouvée pour garder un pied dans sa porte ce soir quand même (il s'est fait rire lui-même comme un couillon), sa camaraderie qui le flatte beaucoup avec le très grand flic, et n'a pas trop su quoi dire sur le fameux Pétrus qu'il va chercher en Corse. Voilà pour son intimité à lui, qui ne l'a pas intéressé plus que moi. J'ai commencé à fouiller dans mes CD, cherchant un truc jazz - Je l'ai trouvé super mauvais tout à l'heure sur Birdland, mais connaisseur dans sa "mauvaiseté" ; il savait l'arrangement par coeur. Il s'est dressé sur ses fesses au moment où j'insérais "impression" de Coltrane dans le lecteur.
- Tiens j'ai vu ta soeur au parc avant-hier. La tête d'or.
- Elle courait ?
- Elle volait, tu veux dire. Elle court vite cette dinguotte là...
- Oui, il paraît qu'elle est impossible à suivre. Ca lui va bien d'ailleurs.
- Impossible, visiblement non. Elle courait en tchatchant avec une fille qui n'avait pas du tout l'air de peiner pour rester à sa hauteur. Mais bon, il fallait voir l'engin aussi...
(Tiens tiens)
- Comment ça, "l'engin" ?
- Je crois que je n'ai jamais vu une fille aussi grande. Une géante. Elle est déjà grande Léna, non ?
- Elle fait son mètre quatre-vingt et des brouettes, oui. A 12 ans elle me mangeait sur la tête.
- Alors sa copine devait faire plus de deux mètres.
- Heu... Tu avais bu quoi ?
- Rien, je ne commence à endiguer les assauts de la sobriété qu'au coucher du soleil ou à la faveur d'une choucroute party. Cette fille était une géante, un EVNI, être vivant non identifié. Très grande, belle autant que ta soeur et ce n'est pas peu dire, et rousse... Mais rousse de chez rousse.
- Une géante rousse, la cinquantaine à peu près ?
- Penses tu, une jeune comme ta soeur. Tu la connais ?
- Si c'est une jeune, non. Mais quand j'étais môme, il y avait une jeune femme qui faisait le ménage dans mon école, agent d'entretien donc, je m'entendais bien avec elle, même à une époque c'est la seule adulte avec qui je pouvais parler. Et elle correspond à ta description : vraiment géante, vraiment belle et vraiment rousse. Mais à l'époque je lui donnais 25 ans, ça lui ferait bien 25 ans de plus.
- Ah non non. Bon elles sont passées ultra vite, mais je suis formel, elle était très sensiblement plus jeune que toi et moi, sinon tu penses bien que je me serais mis à courir aussi.
- Alors ce n'est pas elle. De toute façon on va dire que les géantes sont belles et rousses, que c'est inscrit dans les gènes. Tout le monde sait ça d'ailleurs.

Souvenirs souvenirs... Marlène était immense, interminable. Je crois qu'elle était venue à moi parce que je restais dans mon coin à la récré, et que j'avais un peu le même regard qu'elle : en butée. On avait commencé par échanger des "bonjour" comme autant de signes de reconnaissance ; elle ne me posait jamais de questions, me demandait juste si ça allait et je répondais ce que je voulais. C'était l'année où je me suis carapatée, j'étais en chute libre, je trainais avec Toni, un petit con qui me foutait des pains, mais par passion, jalousie, et parce que je restais muette sur les raisons qu'avait mon père de me serrer le collet et sur mon obéissance quand j'étais sans retenue, et sans peur dans les rares moments de liberté qu'il me laissait. Et parce que je me refusais à lui ; il avait le droit de m'embrasser sur la bouche, mais sans la langue. Il avait le droit de poser les mains sur moi mais dans la brièveté des gifles. Pas de caresse, c'était le deal. On avait finalement beaucoup parlé de ça avec ma géante, je lui disais que ça n'avait pas d'importance, elle comprenait étrangement que je disais vrai, qu'il y avait plus grave comme on dit, mais que comme je pouvais le dire moi, ça ne regardait que moi. Lui parler même à moitié m'apaisait beaucoup. Ca tenait aussi à sa stature ; j'avais toujours la tête levée pour lui parler, le visage et les yeux grands ouverts. Elle est étrange la présence des gens très grands, on a toujours l'impression de près qu'il peuvent s'ébouler ou basculer sur nous. Mais au bout d'un moment, quand on constate que ça tient, ça devient presque des paysages familiers. On ne les voit jamais d'ensemble, et on en redécouvre sans arrêt des petits bouts. Je crois que c'est mon seul penchant érotique avéré, le reste, mes jouets, ma méchante humeur,  étant mon langage : les géants me font vibrer le ventre. Mais je n'en ai jamais aimé.  

La veille de mon grand départ, un vendredi, j'ai fait une connerie. J'avais prévu de filer en loucedé, de planter tout le monde sans préavis, et Toni dans ce tout le monde là était le cadet de mes soucis. J'avais planqué un baluchon en toile camouflage dans mon casier de l'école. Mon plan avait été de le remplir petit à petit  au cours de la semaine, trimbalant  mon kit de survie par petits bouts dans mon cartable, puis le vendredi de le ficeler une bonne fois et d'aller le poser en consigne à la gare de Perrache, avant de rentrer pour ma dernière nuit à la maison. Je l'ai jeté sur mon épaule, ce n'était pas lourd et quand je suis sortie de la salle d'étude, je suis tombée sur Toni dans le couloir. Je l'avais complètement zappé dans mon plan. Il avait une belle gueule d'enfant pauvre et battu, mon Toni, une sécheresse de petit dur, une mèche folle agaçante, un cran d'arrêt agacé et il fumait des bleues sans filtre comme l'ouvrier qu'il se promettait de ne pas devenir. Je lui ai fait un clin d'oeil et je suis passée devant lui mais il s'est collé à mes basques comme un loulou amoureux transit. Alors je me suis arrêtée net, et avant qu'il ne me pose la moindre question, je lui ai dit que je partais et que je n'avais pas à lui dire où. Il commençait à me connaître, le petit dur savait que j'étais plus dure que lui. Je ne plaisantais pas. Je me suis attendue à une volée de coups, mais rien n'est venu. Pourtant le couloir était désert. Alors j'ai tourné les talons, mais avant que j'ai fait le moindre pas, sa main a agrippé mon épaule et il m'a tiré en face de lui. Il était blême de colère, alors je me suis mise en colère aussi, la colère à ma sauce, froide et méchante, "lâche moi merdaillon, va jouer avec les gamins de ta rue". Il s'est reculé, j'ai cru que c'était pour donner de l'élan à une baffe, mais le casseur de gueule du bahut s'est mis à chialer, à me demander pourquoi. Je lui ai dit que ça ne le regardait pas, et j'ai commencé à filer vers la sortie. Il m'est tombé dessus au bout du couloir, un grand coup de poing dans la nuque, je n'ai pas eu le temps de crier qu'un énorme coup de pied au cul me jetait sur le carrelage. Je me suis débattue quand il s'est affalé sur moi, j'ai crié, et ça l'a mis en rage, il m'a retournée sur le dos, a bloqué mes bras sous ses genoux et m'a envoyé ses poings sur le visage, dans les seins, dans les côtes, en vociférant comme mon père, "tu crois que quoi ?" des choses comme ça, sauf que lui il pleurait en cognant, mais c'était la seule différence, parce qu'il a commencé à me malaxer les seins puis à glisser ses mains sous mon T-shirt. Je me suis figée, comme gelée sur place, parce qu'à ce moment là, j'ai compris que j'allais le tuer. Je ne sais pas s'il l'a compris aussi, mais il s'est figé à son tour au dessus de moi. On est resté un petit moment comme ça à ne faire circuler que du gaz carbonique entre sa gueule effarée et ma gueule en sang, puis il y a eu un bruit sec, et Toni a crié en basculant sur le coté. L'immense Marlène se tenait là, impassible, avec son balais qu'elle tenait à deux mains et dont elle venait de filer un énorme coup à mon loubart en strass. Je me suis redressée sur mes coudes et j'ai poussé Toni, pendant qu'il se relevait. Il s'est étalé à plat ventre, pour se relever aussitôt. Marlène lui a envoyé un immense coup de pied dans les bonbons, immense de l'immensité de ses jambes en bascule et de sa détermination.
- Toi tu restes là, sinon je peux te donner des raisons supplémentaires de pleurer sur ton sort.

Elle m'a tendu la main et m'a aidée à me relever.
- Ca va la la Miss ?
- Ouais bof... Il ne m'a pas trop marquée ce con ? Il ne faut que j'ai des traces de coups.
- Je vais te réparer ça, un peu d'eau oxygénée et de fond de teint et tu seras comme neuve. Tu veux faire quoi de lui ?
- C'est à dire ?
- Tu veux appeler les flics ? J'ai tout vu.
- Tout ? Tu as dû voir que tu lui as sauvé la vie alors.
Pour illustrer mon propos, j'ai balancé une de mes docks dans les côtes de Toni, et je l'ai retourné sur le dos du même pied, avec lequel je lui ai ensuite écrasé la bouche de tout mon poids :
- Toni, je pense que tu comprends que toi et moi, c'est fini. Je vais m'absenter un certain temps. Et je te recommande de mettre ce temps à à profit pour te donner tout moyen de garder de l'air entre toi et les endroits où je risque d'être à l'avenir. Si je te revois, je te tue.
Il a couiné, on s'était compris. La grande Marlène a ramassé mon sac et m'a fait signe de la suivre. On est monté au deuxième étage, le lycée était désert. Arrivées devant la porte de l'infirmerie, une inquiétude m'est venue :
- Dis, Géante, je suis en train de me dire que Toni ne va pas s'être fait rosser sans concevoir le projet de se venger d'une manière ou d'une autre. Moi je m'en fous, je m'en vais. Mais toi ? Enfin, ça vaut peut-être le coup que j'aille aux flics, ça te mettrait peut-être à l'abri.
Elle m'a souris tout là haut et a enfoncé la porte d'un coup d'épaule.
- Ne t'en fais pas pour moi, il vaut mieux être mon ami que mon ennemi... Au reste je m'en vais aussi.
- Tu vas où ?
- Je retourne en Hongrie. Et toi ?
- Amsterdam.
- Alors nos routes se séparent. Viens, je vais te rafistoler pour garder une jolie image de toi.

Ensuite on s'est tu. Elle m'a soignée, maquillée, remis les cheveux en ordre avec ses longs doigts caressants comme une maman. Une vraie maman. Puis elle m'a poussée dans les toilettes et m'a montré son oeuvre dans le miroir au dessus du lavabo.
- Tu es belle comme un soleil, petite.
Et c'était vrai. J'avais la lèvre ouverte et enflée mais je pouvais être tombée, pour le reste le fond de teint se fondait dans une masse de joliesse inconnue. C'était la première fois que je me voyais belle, et ça ne m'a plus quitté. C'est peut-être ce que lui dois à ma géante.  Elle m'a accompagnée à Perrache avec sa voiture - une 4L déglinguée, elle était toute pliée à l'intérieur. Quand elle m'a déposée sur le trottoir, j'ai fait le tour de la voiture pour me pencher vers sa fenêtre, qu'elle a ouverte péniblement. Mais je n'ai pas su quoi lui dire. Alors elle m'a pincé le bout des doigts, a passé une vitesse et comme la voiture commençait à bouger, elle m'a juste dit :
- On se reverra Céline, c'est forcé, on se reverra.
Les verbes qu'on conjugue deux fois au futur dans une même phrase devraient se réaliser automatiquement, moi je dis. Mais pour l'instant, je suis bien forcée de constater que marlène, s'est juste plantée deux fois dans ses prévisions.

On longe Montélimar. Josh a vu que je suis barrée dans mes pensées, et regarde le paysage moche en fredonnant et en "onctuant" ses mains dans la nuque de Mingus qui vrombit et bave d'aise sur ses pieds - Il est con ce chien. Je reprends la conversation comme si je ne m'en étais pas absentée pendant une éternité :
- Les géants sont rousses et belles, on disait. Je crois que c'est acquis. La vraie révélation dans ton histoire, c'est que ma petite soeur a une copine de footing ; une copine tout court. C'est la journée des scoops. Quelle taiseuse celle là... La pudeur à ce point là ça tient limite du maladif quand même. Mais basta. Dis moi en quoi il est si spécial le grand gars que tu vas chercher.
- Pétrus ? Bon déjà, c'est un géant... Et il n'est pas rousse.
- Ah oui, spécialement spécial comme gars donc. Il est brune ? Blonde ?
- Il est chauve. Mais c'est un vrai géant quand même, 2 mètres 07 de force brute. Il est également frauduleusement intelligent, il imprime tout, ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il lit, il peut faire des tours de magie en calcul mental et en mémoire photographique, est un véritable parangon de la bonté comme sagesse, et, histoire d'égarer les taxonomistes jusqu'au bout, il est beau à inspirer toute une statuaire.
- Tout ça ? Mais dis moi, dans la catégorie gendre idéal, il a l'air de mettre la pâtée à Michel Drucker...
- Très bon exemple, je te félicite ô dingue. Mais bon, ça c'est l'image. Le pépin c'est que l'émulsion ne tient jamais longtemps. Il est schizophrène, une espèce de crise de nerfs sur pattes, en permanence dopé aux lénifiants quand ça va à peu près et sous camisole chimique dès que la crise prend de l'ampleur. Il voit des gens,enfin des yeux, entend des voix et s'est fait une spécialité de ne pouvoir souffrir certaines choses usuelles sans un profond malaise.
- Par exemple ?
- Les cheveux long, surtout quand ils sont en désordre comme les miens, ça le rend malade de peur, je ne sais pas t'expliquer mieux ce que ça lui fait. Donc en sa présence, c'est chapeau, turban, foulard, bonnet pour tout le monde. Enfin presque tout le monde... D'ailleurs je crois que tu vas lui plaire avec ton crâne nu.
- Han han, à la bonne heure. Mais il est dangereux ?
- Non, enfin si parce que c'est une masse et que quand il perd le contrôle, il est dévastateur. Il est toujours armé en plus. Jamais eu moyen de le sevrer de son flingue, c'est comme un ouin-ouin pour un gosse. Et non parce qu'à ma connaissance il a toujours choisi avec soin les gens qui ont fait les frais de ses débordements. Enfin sa parano aiguë ne prend jamais le contrôle de ses gestes. La colère si, et ce sont deux choses bien distinctes chez lui.
- Chez tout le monde, non ?
- Oui mais chez lui, ce n'est pas évident de faire le tri. Je veux dire qu'il a de vraies bonnes raisons d'être en colère, et seulement des circonstances torves pour être livré à sa paranoïa. Et bien il trie bien ça. Toi et moi nous ne risquons rien du tout, sauf bien sûr s'il s'avère que nous sommes des nuisibles pour ce qui lui est précieux.
- A savoir ?
- Les jolies choses, les jolies personnes, enfin c'est aussi un couillon génial...
- Je vois. Tu sais quoi ? Je sens qu'il va me plaire aussi, figure toi.
- Je crois bien oui. Tout le monde l'aime Pétrus. J'en suis malade de jalousie d'ailleurs.
   
 

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

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Lundi (02/11/09)
03 – 01
--> Par Lydie Dérien

18H00, j'ai faim. Le palmito fait grossir sans nourrir ; en fait les belles choses sont peut-être aussi souvent nocives que seulement inutiles. Je crois que l'enquête Bleac sera bouclée quant à nous quand j'aurai relu puis déchiré les traces écrites dont je n'ai pas su me dispenser. Ma réflexion est assortie à ma mémoire, elle se joue en visuel, devant moi, en dehors, comme une vache qui aurait des compétences pour les choses ferroviaires. Les gars m'ont pré-résumé oralement leur rapport d'enquête de voisinage, je ferai un mémo pour les archives quand ils auront rendu leur copie. Mais bout à bout ça vaut tintin tous leurs efforts. Le hasard a été plus productif, qui m'a permis de croiser la Miss Sana et d'embarquer des pièces à conviction de premier ordre. J'ai embarqué la miss avec, qui avait fini sa demie-journée (elle réembauche à une heure du matin jusqu'à 8H00 demain, et la flexibilité se donne pour une invention moderne. Elle est courageuse cette fille. Il faut bien tout ça pour juste s'en sortir avec la modernité). Je lui ai proposé de lui montrer comment on traite le matériaux prélevé sur le terrain chez nous autres :
- Je suis un peu ta stagiaire jusqu'à ma sieste alors ?
- Un peu ça oui. Mais c'est moi qui fait le café. Profite, dans la gendarmerie tu ne vivras jamais ça. C'est des archaïques les militaires.

Je voulais l'emmener vite fait à l'Oujo, pour le petit café au comptoir sur fond des pitreries de Marc en fait de "récré", et puis ça laissait le temps à Fartam que j'avais appelé pour ça de passer à l'appartement de la victime pour récupérer l'ordinateur portable avec l'alimentation et de me le poser sur mon bureau. Mais quand j'ai fait mon créneau (péniblement, mais je n'aime pas la voiture 12 ; d'une c'est un break, de deux l'embrayage est fourbe à ne démordre de l'axe que d'un coup et qu'en bout de course de la pédale), j'ai vu qu'il y avait une grande tablée joyeuse dehors avec Marc et trop de gens à saluer. Surtout, ne restait pour nous servir le café que l'autre sale con de bellâtre prétentieux avec ses yeux salaces. J'ai regardé la bombinette assise à coté de moi et je me suis dit que je ne pouvais pas lui infliger ça. Marc m'a vue quand je me suis dépliée de mon siège et m'a fait un grand signe avec sa tête de mec stoned (mais qui avait l'air en plus de méditer comme un projet d'envahir l'URSS, ou un truc de ce genre) auquel j'ai répondu. Il est tout moche ce type, je ne comprends pas comment sa mocheté est craquante à ce point. J'ai regardé qui il avait à sa table, ça rigolait, que du beau monde à part le chevelu, et même Barbara et Léna assises sur la même chaise sans s'être empilées l'une sur l'autre – Mais bon leurs deux petits culs réunis prennent moins de place que mon tafanard à moi. Ca c'est les palmitos. Et puis curieusement tous les gens de la tablée se sont mis à me regarder aussi, ceux qui étaient de dos (dont une brune que je ne connaissais pas) se retournant au risque du torticolis pour se braquer sur moi. J'ai pensé "lol whut ?" parce que j'aime bien avoir des pensées d'envergure dans des situations qui flattent l'envergure, et Marc m'a refais un signe de la main. Je lui en ai refait un aussi en chuchotant "mais il est con en plus ce type", et j'ai vu que Léna lui jetait un truc sur la gueule – un bout de pain ou une poignée de nouille, enfin un truc qui ne fait pas mal, mais qui pique l'orgueil pile à l'endroit où il sait encore rigoler. Lol whut, donc...

Et là ce couillon s'est levé, tout blanc, et m'a appelé, mais comme un mec qui est tombé d'un bateau et à qui on a jeté une bouée snoopy sous plastique et un gonfleur au pied. Sana, qui décryptait la scène sur ma bouille et alternativement là où je regardais, a cru bon de suggérer à voix basse :
- Hou dis donc, je crois que tu as un ticket de première classe là.
- Arrête tes conneries.
- Je ne déconnes jamais avec les choses qui sont déjà idiotes.
- Si si, là tu déconnes, gendarme...
Mais en fait, la vérité c'est qu'il y avait bel et bien un truc qui déconnait sévèrement, mais il était situé non pas à coté de moi mais devant : Marc, pâle et la tête rentrée dans les épaules a traversé la rue sans regarder, comme un cave, avec une espèce de tic qui essayait de se faire aussi avenant qu'un sourire, et s'est planté, mais vraiment comme un sapin de noël, devant moi. Je ne me suis pas sentie super bien, alors j'ai regardé Sana pour voir si j'avais des raisons objectives d'être mal, et comme elle avait un début de berlue, j'ai paniqué. Marc a articulé un mot finalement pas si loin de "bonjour" à Sana, toutes les (deux) syllabes y étaient en tout cas, et dans le bon ordre, mais c'était comme si le dieu du langage avait éternué sur son scrabble et incliné différemment chaque lettre. Sana a répondu "bonjour Monsieur" avec une voix pointue et distante, et au lieu de s'éloigner un peu pour donner de l'air à la situation, elle a fait le tour de la bagnole pour être vraiment au fait de ce qu'elle promettait. J'entendais le coeur de Marc battre de là où j'étais, ou alors... Le mien ? Il a lâché :
- On est en train de manger une choucroute, je me suis inquiété.
- Heu je n'aime pas la choucroute... Inquiété pour la fusillade de tout à l'heure ?
- Oui, drôlement. Vous venez boire un café ? On est une bande de jeune là.
- J'hésitais, ne ne voulais ni vous déranger, ni... Rien en fait.
- Venez boire un jus avec nous. Vous serez un peu en avance sur nous, on mange encore. Après j'ai promis la première valse à Céline, mais la seconde est pour vous.
- Heu... On a vachement de boulot en fait. Et on était plus barré pour un café sur le pouce.
- Bon... Dommage. Et vous êtes libre un de ces soirs pour danser ?
- Danser ? Je suis en congé ce week-end, si... Enfin là on est débordé et trois de moins à la brigade, donc je ne sais pas au juste.
- On improvise ?
- On dirait qu'il faut oui.
- Je pars sur l'idée que je passe vous prendre samedi soir, sauf contre ordre de votre part.
- D'accord. Vous savez je ne sais pas danser.
- Je vous apprendrai... A assumer.
- Super.
Et là ce nigaud a soufflé comme s'il avait été en apnée jusque là, libérant un premier vrai sourire, mais à son propre endroit, a tourné les talon et a traversé la rue en courant de traviole entre deux bagnoles.

Je suis restée clouée, jusqu'à ce que Sana me touche le bras :
- Qu'est-ce qu'on fait ? On va avec lui boire le café ?
- Ben du coup je ne sais pas trop, je crois qu'il a zappé l'épisode le gars.
- On dirait oui. Vous êtes mignons tous les deux.
- Moi ça va non ? C'est lui qui est à l'ouest là.
- Oui c'est sûr, toi tu es beaucoup mieux azimutée. Tu es toute blanche et depuis tout à l'heure tu te malaxes la bedaine à deux mains.
- Merde.
- Mais non, c'est mignon je te dis. Tu as un gros gros béguin, on dirait.
- Ouais, on dirait, mais non en fait. Enfin voilà. Tu sais quoi ? On va vite aller se cacher dans mon bureau avant qu'il ne se rappelle qu'il nous a proposé le café et qu'il retraverse la route comme un dingo. J'ai besoin de me tenir là, j'ai un rapport à pondre, et sang et tripes... (je regarde le dos de mes deux mains devant moi) j'ai la tremblote.

On a fait ça. J'ai trouvé le PC de Bleac en vrac sur ma chaise, parce que mon foutoir est un appel à générer le vrac. J'ai empilé l'empilable (des dossiers, des livres, quelques notes de services), jeté le jetable (des paquets de gâteaux vides, des cartons de pizza, plein de  notes de services) et j'ai pu dégager pile la place requise pour le portable et mon carnet à spirales où j'inscris les choses importantes, comme les codes de connexion au serveur de la brigade et des noms bizarres d'objets que j'ai trouvés dans le catalogue Ikéa. Ensuite je suis allée piquer deux gobelets plastique à la fontaine qui est devant le bureau du patron et je les ai posés sur mon petit bijoux jaune de machine à expresso. Sana cependant m'a cuisinée tout du long. Elle voulait savoir ce que je savais de Marc et peinais visiblement à croire que j'en susse si peu. Elle m'a mis une tête comme ça, comme si je n'avais pas assez de moi-même comme témoin gênant, et alors que j'essayais désespérément de me concentrer. Elle a fini par nous trouver aussi consternant que loufoques, Marc et moi, quand elle a appris que nous n'avions même pas le numéro de téléphone l'un de l'autre.
- C'est ça qu'il voulait dire avec son "on improvise", en fait samedi soir vous sortez chacun de votre coté en croisant les doigts pour vous retrouver au même endroit ?
- T'inquiète, on se voit tous les jours, ai-je rétorqué.
Mais comme elle m'a gratifiée d'une tronche en biais d'aspirante-gendarmette, j'en ai déduis qu'elle me sentais bien capable de ne plus mettre les pieds à l'Oujopo et de me planquer tant que possible d'ici à samedi. Ce qui à bien y réfléchir était sûrement une option que je n'avais pas écartée d'office. Ca m'aurait bien dit de réfléchir à autre chose, mais tout le temps qu'elle a été là, je n'ai fait que revoir l'autre cintré me sauter sur le paletot et m'imaginer bredouillante et courbée en train de me caresser le ventre à pleines mains pendant que je faisais ma maligne. Et comme je n'ai pas réussi du premier coup à reconnecter l'ordinateur de Bleac à son chat fantôme, et que Sana se foutait royalement des quelques informations que j'essayais d'ordonner au sujet du ?tueur au 8?, j'ai commencé à me sentir sérieusement agacée par un peu tout sans discernement. Elle l'a reniflé pendant qu'on finissait le café.
- Bon Fliquette, je te laisse. Je crois qu'il faut que je dorme, je n'arrive pas à me concentrer et je crois que je suis contagieuse.
- Un peu, oui, mais mea culpa, je suis facile à contaminer là. Je crois que tu as vu ça. Je ne te retiens pas, je ne t'aurais pas montré grand chose en fin de compte.
- Mais si, j'ai beaucoup appris. Bon que des choses dont je n'aurai aucun usage, mais pour ma culture générale, c'est un plus d'avoir assisté à la parade nuptiale de deux nigauds en liberté.
- Oui oui, maintenant j'espère avoir l'occasion de te présenter D'Ornano "le grand front". Pour ma culture générale à moi, je sens que ça va être plus qu'un simple plus. Une chose... Tu veux bien me signer une déposition à blanc avant de partir ? Je la taperai ensuite. Je passe te la soumettre ce soir avant de l'ajouter au dossier si tu veux. Il me faut juste ton nom exacte et tes coordonnées.
Elle a signé, et on a échangé nos téléphones dans la foulée. Et puis elle est partie dormir.

J'ai dactylographié son PV en essayant de garder des tournures à elle. Fartam et Rodriguez m'ont rendu leurs copies, Lembourg est au baby-foot. Il rédige ses rapports lentement, parce qu'il fait des pauses clops dehors, téléphone dans un recoin à lui, papotage selon qui est à l'accueil, et baby foot parce qu'il est super bon au baby foot. Je vais le bouger un peu je crois, cette feignasse. Quand il me voit entrer dans la salle de repos, il vient de claquer un but sur-puissant et me hèle :
- Hé Sergent, tu prends le gagnant ?
- Non, et je ne danse pas non plus, merci. Tu me la ponds quand ta petite dissertation ?
- J'achève Jean-Louis et je m'y colle. Mais il me faudra bien encore une heure, une heure et demie.
- Ah d'accord tu n'as pas commencé en fait. Bon bon, pour mémo, il me la faut à huit heures moins le quart sur mon bureau. Je dois filer le bébé au patron.
- C'est bon tu l'auras.
- Promis ?
- Oui chef.
- Repos. Autre chose : tu as gardé les clés de Bleac ?
- De qui ?
- De l'appartement du mort.
- Oui elles sont dans la poche extérieure de mon baise-en-ville bordeaux. Sur la paterne. Tu retournes là-bas ?
- Oui. J'aurais bien fait un digest de vos enquêtes, mais je comprends que l'attrait du baby foot soit une priorité : la culture d'abord ! Du coup, j'ai un truc à revoir chez Bleac. Mon portable reste allumé cela dit, s'il te vient l'idée d'une initiative cohésive.
- Oui enfin, si tu ne réponds jamais, c'est une moyenne bonne nouvelle, ça.
- Oui oui, allez, dans l'attente de vous lire, Monsieur le rancunier, je te prie d'agréer mes salutations vachteux distinguées.
Je repère l'espèce de sacoche en cuir moche (mais moche !) sur le porte manteau, je tâte la poche extérieure et en sort deux trousseau de clés. L'un deux ne porte que deux clés "sécurité" et un médaillon de Catherine Deneuve des années 60 comme on en trouvais dans les stations services de ce temps là (mon père est un accumulateur compulsif de ce genre de conneries). J'empoche et je vais débrancher le portable de Bleac sous mon bureau. J'ai une petite heure et demie devant moi pour retenter la connexion de ce matin et pour débattre du beau et du sublime avec des esthètes du panpan cucul. J'appellerai Dahlia une autre fois. Envie d'être seule.

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Lydie Dérien, à 12:12 dans la rubrique Chapitre III.
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Mercredi (28/10/09)
02 – 15
--> Par Marc Dio-Rouan

J'ai cru qu'on ne passerait jamais à table, l'entrée de mon Oujo étant devenue pendant un moment l'endroit où l'on cause. Puis finalement la brune Mouche a crié un peu trop fort mais juste ce qu'il faut "bon, on la mange cette choucroute de Villeurbanne ? Il faut se magner, il y en a parmi nous qui ont un camion à prendre", et tout ce petit monde est allé se statufier devant la table trop grande dehors, au moment pile où Céline et Déborah apparaissaient au coin de la rue. La psy était explosée de rire et en peinait même presque à marcher, du coup quand elles ont été assez proches, Caro a demandé à profiter aussi de cette tranche de rigolade.
- C'est trois fois rien, a répondu Débo, Céline m'a juste expliqué comment on fait les enfants.
- Ah d'accord, c'est vrai que c'est presque aussi drôle raconté que pratiqué.
J'ai recompté, Céline, Débo, Dada, Caro, Mouche, Josh et moi, on est sept, mettons que je laisse deux couverts en plus pour qui voudra se greffer, comme par exemple une grande flic à béret ou qui sais-je, j'ai cinq couverts en trop, que je commence à débarrasser en houspillant mes troupes :
- Dites, installez vous où vous voulez, je pose mon petit carnet et mon petit stylo sur la table, je vais ranger les couverts en trop et quand je reviens je veux que vous ayez noté chacun ce que vous voulez boire à l'apéro. A moins que vous ne vouliez attaquer tout de suite au blanc (là, Mouche à crié "Ouais !") vu que je suppose que c'est ce que nous allons boire pendant le repas. Mouche ?
- Mais ouais !
- Tout le monde est OK pour le blanc tout de suite ?
Personne ne répond vraiment, mais Dada me fait comprendre que dans la mesure où Mouche a dit "ouais", je peux tenir la question pour réglée. Alors je vais poser ce que j'ai à la main et donner le top départ en cuisine.

Edward commence à "envoyer" les cafés des tables les plus pressées, Barbalala livre deux desserts à une table de quatre dans son carré, et Léna la suit avec les deux autres assiettes – Barb' peine à apprendre à porter plus d'une assiette dans chaque main. Du coup elle cavale. Pas grand monde, deux tables en terrasse, une dizaine dedans, trente couverts en gros. Pourtant les travers de porc ça aurait dû nous attirer du monde. Mais non. Ce métier est sans loi ; on peut se faire tuer un jour de sauté de veau des familles, et compter ses poils de bras le lendemain avec des cailles sur canapé en plat du jour. En cuisine, d'ailleurs, ça papote. Je crois que Skunk est en train de tenter d'emberlificoter Sacha. En tout cas il se donne du mal pour la faire rire, alors que ça marche à peine il lui parle avec son sourire de guingois. Il faudrait que je regarde comment il fait pour un tel rendement. Parce que, exploit, Sacha est presque vaporeuse là. D'ailleurs quand elle se rend compte de ma présence derrière le passe, elle se raidit d'un coup :
- On envoie votre choucroute, Marc ?
- Oui s'il vous plait. On n'est que sept finalement, Mémé m'a laissé un message sur mon répondeur m'enjoignant vertement d'aller me faire pendre.
- Et vous êtes encore là ?
- Oui, en fait, ce n'est pas elle qui commande. Vous pouvez lui préparer une assiette quand même, je vais monter lui porter vite fait. Je crois que ça lui fera plaisir à cette ogresse là.
- Laissez, je vais y aller moi. On n'est pas débordé loin s'en faut. Je vous envoie vos sept portions à vous et je lui monte la sienne.
- Sacha vous êtes un ange (elle me confirme qu'elle le sait mieux que moi). Comment ça se fait qu'on n'a eu personne aujourd'hui ?
- Vous savez quand on n'a pas les gens du commissariat c'est vite la misère pour nous. Parce que c'est un peu un bar d'indic votre Oujopo là.
- C'est un peu vrai, ce n'est pas très Rock'n'roll. Je peux libérer une serveuse, vous croyez ? Ils vont s'en tirer à seulement deux ?
- Vous pouvez oui, je n'ai plus que quelques desserts en instance. Il y aura des travers de porc au menue du personnel pendant trois jours, j'en ai peur.
- OK, alors comptez qu'on est huit en fait. Léna mange avec nous.
- Elle ne va pas du tout aimer l'idée. Déjà l'idée de manger. Tout à l'heure je l'ai vu boire un verre d'eau, ça veut dire qu'elle a déjà veillé à son apport calorique de la demi-journée. Et puis l'idée d'être assise pendant que Barbara bosse... Non je crois qu'elle ne va pas aimer.
- Il faudra qu'elle s'y fasse... heu, comment je vais lui proposer ça moi ?
- A mon avis le plus simple c'est de l'assommer, de l'attacher à la chaise et de lui faire avaler le repas avec un entonnoir. Sinon vous n'avez aucune chance.
- Bonne idée je vais faire ça.

Je tourne les talons et je manque de tamponner Léna justement à la sortie du couloir du passe :
- Tu tombes bien, toi. Tu en es où ?
- J'en suis à aller féliciter Sacha de la part des Biélorusses de la 24. Ils ont adoré. Bon ils ne reviendront pas, mais ils ont adoré.
- Tu parles Biélorusse toi ?
- Non un peu de yiddish comme eux. Enfin mieux qu'eux en fait. Ils sont en voyage de noce, à cinquante ans, c'est beau non ?
- J'en ai les larmes aux yeux. Bon en somme tu n'es pas bousculée. Dis moi, tu te sens d'aller à ma table dehors et de t'asseoir à une des places vides, n'importe laquelle ? C'est pour faire une blague à Mouche.
- Heu, quelle genre de blague ?
- Une blague très drôle qui nécessite une complicité. On est complice toi et moi, non ? Tu ne vas pas me décevoir deux fois dans la matinée quand même ?
- Oui oui patron on est vach'teux complice, mais là je t'avoue que je me méfie un peu.
- Ah là là, fais moi confiance de temps en temps, on est presque associés, non ?
- Presque ?
- Léna !
- Bon bon, Ok, je te fais presque confiance, c'est décidé. Je m'assois avec tes invités et je fais quoi ?
- Tu me laisses faire, tu vas voir on va se poiler.
- Comment je n'aime pas ça... OK ok, ne me regarde pas comme ça je te suis.
Au passage je prends deux bouteilles de Viogner dans le frigo, une d'eau à bulles et une d'eau sans bulle, Léna me tend ses mains au fur et à mesure pour me délester un peu ; je lui demande :
- Tu as ton sacatapone sur toi ?
- Ca s'appelle un limonadier en vrai, et oui, j'ai.
- Alors comment ça se fait que j'appelle ça un sacatapone moi ?
- Je ne sais pas mais ça doit être pour les même raisons que le chien de ma soeur croit que tout ce qui l'entoure relève du canin.
- Ah oui, c'est exactement ça.

En terrasse, mes convives se sont assis en laissant un trou pour moi, entre Mouche et Caro, j'indique la place à Léna avec un clin d'oeil et vais m'asseoir en bout de table, en face de Céline. Léna pose les bouteilles sur la table et sort son limonadier, je lui arrache quasi des mains :
- Laisse, je vais le faire. Au fait les amibes, Léna mange avec nous.
Tout le monde sourit à la nouvelle, et d'un même élan, ultra synchro, Mouche et Caro agrippent chacune un bras de ma belle brune qui me regarde par en dessous : du lard ? Du cochon ? Ma blague va peut-être venir après, peut-être qu'il y a besoin de toute cette mise en scène... Je lui fait la bouche en cul de poule, genre "t'inquiète" en commençant à rapprocher la première bouteille de blanc vers le verre de Céline – qui met presto sa main à plat de dessus en secouant la tête.
- Niet, je bosse dans deux heures.
Alors je sers Mouche et Dada, et Josh me prend la bouteille des mains pour servir son coté de la table dont Léna qui maintenant me fait des yeux noirs avec ses yeux bleu clair. Balaise. Mais Mouche l'entreprend en lui serrant le bras davantage :
- Je regarde des petits bouts de ce qui est tatoué sur toi. J'ai cru d'abord à un bel hébreu domestique, mais en fait non, je ne reconnais rien. A ma décharge, mes études religieuses sont lointaines ; c'est un texte de quelle tradition ? Parce que c'est un texte sacré n'est-ce pas ?
- Sacré pour moi, oui. Sinon non, c'est une page du journal intime de ma soeur, transcrite en phonétique dans l'alphabet amharique. Nous avons longuement séjourné en Abyssinie. C'est elle qui m'a tatouée (tout le monde se tourne vers Céline qui fait non de la tête). Non pas Céline, mon autre.. Notre autre soeur.
- Vous êtes combien comme ça ?
- Deux. Enfin plus que deux. Tess est morte l'année dernière. Nous étions jumelles.
 
Dans le blanc qui suit ces derniers mots, je suis en train de finir de noter en majuscule "hi hi hi je t'ai bien eue !" sur mon carnet de commande, superbement inapproprié donc, mais j'arrache quand même le bon et son double du bloc et je le froisse en une petite boule. Edward arrive à ce moment avec cinq assiettes sur les bras (c'est un porte-avion ce type) et se plante devant moi en regardant Léna en biais, se demandant ce qu'elle fout assise avec nous.
- Elle était tatoueuse ta soeur, demande Mouche (même pas pour dissiper la gêne, par curiosité) ou elle a fait ça comme en prison, à la dure ?
- Elle a fait ça comme en prison, et en prison (elle se tourne et braque son regard à nouveau bleu ciel dans le regard de Céline avant de poursuivre). On a fait dix huit mois à la prison pour femmes de Joanesbourg. Elle est morte le lendemain de notre libération.
D'évidence Céline découvre autant que nous cet épisode de la vie de sa petite soeur. Les deux se sourient, elles sont seules au monde. Mouche comprend son juste rôle dans le tunnel qui se creuse d'un bout à l'autre de la table, et elle s'y applique avec délectation :
- J'ai vu que tes guiboles sont tatouées aussi. C'est un intégral ?
- Oui je suis tatouée partout partout, c'est un long texte et il y avait tout juste assez de place.
Je me lève et je prends une assiette sur les bras d'Edward qui reste planté là à écouter Léna. Je sers Mouche. Puis Dada, Caro, Débo et je garde la dernière assiette en suspens pour faire signe à ce grand con de dégager. Puis je pose l'assiette devant Léna, j'hésite un moment et je jette aussi ma boulette en papier vers sa fourchette. Elle détecte le geste et ma mine contrite et prend le papier dans ses doigts pour le défroisser pendant que Mouche ne fléchit pas :
- Tu as dû douiller. Moi je me suis fais faire à la warior aussi, pour une performance d'un collègue un peu taré juste un petit masque qui rit de la comedia del arte sur le sein, sans le petit masque qui pleure, trois fois rien mais alors moi j'ai pleuré ma mère.
- Oui moi aussi j'ai douillé. Mais en dix huit mois j'ai pu douiller par petits bouts. Ne me demande pas ce que ça raconte, je pourrais te le dire par coeur, en dix huit mois j'ai eu le temps de bien l'imprimer aussi dans mes méninges. Mais je n'ai pas envie.
-Je comprends, tu aurais envie qu'on le lise tu aurais choisis tout autre support qui ne récompense pas l'intimité. A coup sûr ni un livre, ni ton corps.
- Oui voilà (elle a déplié mon petit mot entre temps, elle tort la bouche et sort son bloc et son stylo). Bon j'ai une faim de loup moi, je crois que je mangerai un ours !

Barbidule a apporté les assiettes de Céline et de Josh, ne manque que la mienne, alors je me lève et je tape dans mes mains :
- Ne m'attendez pas, commencez à manger tant que c'est chaud, je vais vite chercher du pain pour les oursivores parmi nous... Ah non Edward arrive avec et avec mon assiette, il est trop professionnel cet Edward, je connais peu de pro aussi pro que lui...
Je me sens tellement merdeux que je suis à deux doigts d'être méchant, pour rien, mais je reçois une boulette de papier dans la trogne que j'ai le réflexe de rattraper après le rebond avant qu'elle ne tombe par terre. Du coup je prends l'assiette que commence à me tendre Edward et les corbeilles de pain qu'il ne me tend pas, et je me rassois. Ca sent bon. Les intellos de la tablée, c'est à dire tout le monde sauf moi sont lancés sur des histoires de parler ou non des langues étrangères, Dada et Caro comptent sur leur doigts le nombres de langues qu'entrave leur Mao, et tente l'addition ensuite avec celles que parle couramment le frère de ce dernier; Mouche dit qu'elle espère rapidement arrêter de rêver en allemand parce qu'en fait elle ne parle pas du tout cette langue, elle la catapulte en retour sitôt qu'elle a touché son cerveau, Céline dit qu'elle se débrouille en portugais, anglais et sglüct (elle doit expliquer que c'est comme ça qu'elle appelle le Néerlandais) et que ses mains maîtrisent l'italien courant – Mais elle est moitié là, moitié dans les regards qu'elle échange avec Léna. C'est beau ce qui se passe. La choucroute est furieusement bonne et le viogner pour aller avec pas la meilleure idée que j'ai eu, mais tout le monde s'en fout. Déborah et Josh ont l'air de se tirer la bourre à qui boira le plus et mangera le plus vite. J'adore voir Débo comme ça, à l'ouest mais avec la boussole à sa main, vouvoyant qui la vouvoie, tutoyant Caro. On dirait une gosse bien élevée, mais qui attend que quelqu'un aie le dos tourné pour faire une grosse bêtise. Par contre je constate une nouvelle fois que Josh se tait systématiquement en présence de Léna ; je crois qu'il refuse que les statues bougent d'une oreille. Je défroisse mon petit bout de papier discrètement sur mes genoux – alors que tout le monde a vu qu'il se jouait de l'écriture buissonnière entre Léna et moi. Elle a écrit : "Judas Judas Judas, je démissionne !", alors je ressors mon bloc et je m'applique pour calligraphier "Décidément tu veux me faire pleurer aujourd'hui...", je froisse la feuille et bing, dans les tétés, pendant qu'elle dit à Mouche que ça lui dirait bien de voir ses peintures ; elle déplie mon message sans se déprendre de sa conversation, (dont Débo se mêle en parlant des primitifs du musée du petit palais, et de l'émotion corolaire) elle me fait "oh oui !"de toute sa tête mais super vite, avant de dire que sa soeur Tess l'a trainée dans tous les musées du monde et qu'il y a des peintres qu'il faut impérativement voir ou revoir sous acide. Déborah suggère que Bram Van Velde doit devenir franchement terrifiant dans de telles conditions, ce à quoi Léna répond que justement c'est à lui, entre autre, qu'elle pensait. Du coup Débo ne trouve à dire que "arg...", mais bon elle est complètement cuite.

Je suis déjà content de moi. C'est bon, ça rigole, et j'apprendrais plein de trucs si je comprenais un peu plus du dixième de ce qui se dit. Mais mon contentement monte encore d'un cran ; Barbalala se campe derrière Léna et lui masse les épaules. Du coup Léna écarte sa chaise de la table et se pousse sur une seule fesse. Barbouille s'assoit sur une fesse aussi, et Léna lui prépare une fourchette avec du choux, un bout de lard, une rondelle de saucisse , rajoute un gros grain de poivre avec les doigts qu'elle fait tenir en le poussant entre deux filaments de choux, et la lui tend. Je vois Edward derrière, gueule de con offusqué, ça c'est vraiment priceless comme toile de fond au spectacle de Léna qui approche son verre de blanc des lèvres de la petite blonde en lui disant :
- Ca, ça va mal avec, mais ça va avec. Bois.

Comme elles sont belles mes serveuses...

C'est à ce moment là que ça se complique. De la bagnole de flic que j'ai vaguement vue se garer péniblement en face de moi sortent la grande Lydie et une fille que je ne connais pas. Lydie est dans un élan qu'elle interrompt quand elle voit notre tablée. Je lui fait coucou, elle me fait coucou. Et là normalement elle devrait vaquer à ses affaires de flic. Mais non. J'ai dû mal faire mon coucou, pas réussir à le faire assez neutre, parce que j'ai l'impression qu'elle est en attente d'une réplique comme après un tremblement de terre. Alors je refais coucou,  elle refait coucou aussi – bien débile elle aussi donc, et je reçois un truc sur le front. Un papier roulé en boule, Léna en face qui me fait une tronche en biais, j'ai un nouveau message donc : "PATRON FAIS QUELQUE CHOSE !". Je lui fait mes yeux de chouette et elle prononce à haute voix, l'air vachement sévère :
- Maintenant !
En fait tout le monde me regarde, ceux qui sont en face de moi moitié tournés vers Lydie. Je suis un grand clown fluorescent, cette fois c'est acquis, même Mouche que je ne connais que depuis deux heures l'a compris. Même Débo qui est à deux doigts de me supplier de retourner les os de mes morts. Même Céline et son sourire rigolard. Je suis coincé. Au désespoir, je me tourne vers Josh et cet "enculé" (donc) ne prend même pas le soin de chuchoter pour me lâcher :
- Allez pépère, au charbon !
Alors je ne sais pas ce qu'il me prend, je me lève en essuyant à fond ma bouche, et la moitié de ma figure des fois que, Je refais coucou, mais un coucou de sémaphore à quai celui là, celui qui signifie "heu...", j'ai les tempes qui me cognent mais je m'entends crier avec une voix de fausset :
- Lydie ?

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Marc Dio-Rouan, à 12:12 dans la rubrique Chapitre II.
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Vendredi (23/10/09)
02 - 14
--> Par Amos Kowitz

Sacrée bonne femme mademoiselle Spitz, de celles qui vous font chercher une image honnête de vous ; je me souviens qu'il y a lurette, elle m'avait déjà suggéré de me mirer dans le premier reflet venu. J'étais commandant à la crime, elle était une gamine de mon coin (je crois me souvenir d'une môme maigrelette et marquée avec des cheveux longs et noirs, accoutrée en baba cool, peace but unbreakable. Il y a des marlous qui vous fusillent du regard, elle, elle vous ronge le foie avec les yeux si elle s'y met). J'avais pris le relai d'un collègue dans le long court d'une garde à vue marathon où on a cru la faire craquer plus de trente heures de rang. Je devais faire jouer la corde sensible et la faire glisser de notre géographie commune à ses moeurs. Et je n'avais été qu'un moment de répit. Nous avions parlé, moi pas moins qu'elle. Elle avait simplement desserré mon étreinte en parlant avec quelque chose de la joie des stigmates qu'elle commençait à savoir entretenir. Je crois que je l'avais comprise par mimétisme : elle lisait en moi à livre ouvert. Mais c'est moi qui aie décidé de sortir de mon rôle de grand inquisiteur. L'interrogatoire était plié. La décision s'est opérée le temps que j'aille nous chercher deux cafés au distributeur. Je me suis vu dans la vitre de la machine, et je me suis trouvé passable à acculer dans un recoin d'elle même une môme taillée pour les grands espaces troglodytes qu'elle s'était creusée dedans.

Je ne suis pas obligé de la suggérer comme "indic" à ce vieux con de commissaire Louis et à son scintillant lieutenant. Je crois qu'elle a mérité la paix rien que pour les quinze minutes de trouble que je viens de lui occasionner. Elle a des cadavres avec elle, autour d'elle, et sûrement au fond, mais je suis convaincu qu'elle n'a tué personne. Je ne suis pas moins convaincu qu'elle tuerait sans ciller s'il le fallait, voire qu'elle tuera quand il le faudra. Il y a des gens qui ont un destin. Enfin j'en ai plein qui me passent entre les mains en tout cas. Si j'avais été médecin, j'aurais sûrement pensé le contraire. "Destin" ce n'est pas un mot de flic ; par contre c'est un quotidien. Mais on dit "la merde".

On est sur le trottoir depuis quelques minutes avec D'Ornano. Je me suis accroupi comme lui pour caresser les chiens. Les deux animaux se sont arrangés pour s'assortir brillamment à l'humain qu'ils ont choisi d'honorer de leurs "fêtes" idiotes. D'Ornano met d'amples mais douces tapes sur le poitrail du gros chien blanc gâteux, et moi bien sûr j'égare mes doigts dans un papouillage des poils frisés du caniche. "La merde" donc, on va dire. D'Ornano est  soucieux, je comprends à moitié pourquoi ; son frère existait dans une lettre "officieuse" qui accompagnait son dossier de mutation, au même titre que ses femmes. Je n'avais pas rappelé le commissaire Landreau pour qu'il soit plus explicite sur le contenu de cette existence comme problème. Je sais que D'Ornano ne me parlera pas. Je sais aussi que je devrais le libérer, mais je ne peux pas. Ca sent la gomme dans ma brigade, j'ai mis Orval au vert, Delorme est dans le noir foncé et je n'ai pas envie, pour des raisons différentes, de compter sur les officiers et sous-officiers qu'il me reste. Ce soir je récupère la petite Dérien, j'aviserai. La jolie demoiselle Spitz fait une apparition furtive sur le pas de la porte de l'Oujopo, pour voir où est son chien, elle réapparaît quelques secondes plus tard flanquée de cette drôle de dame Fashion qui m'a dévisagé tout à l'heure, et qui, là, porte une grosse boite rose. Je fais jouer mes lunettes sur mon nez pour avoir, avec ou sans, la vue la plus nette. C'est sans : et du coup j'aimerais bien la voir elle sans les siennes de lunettes ; elle a des yeux minéraux, on dirait que tout est lent et définitif à l'intérieur, comme relevant de la géologie. Il me semble que je l'ai déjà vue dans le coin, mais pas habillée comme ça. J'en suis même sûr, je la revois au Monoprix au rayon "trucs tout faits", accoutrée en mère de famille exténuée et rangée des voitures et elle jetait dans son panier plastique des sandwichs triangulaires au pain de mie. Je m'en souviens  parce que le tableau de bord de mon for intérieur s'était mis à clignoter et à "strider" l'alerte-gonzesse niveau 10 – oui, le châssis accuse les kilomètres, les amortisseurs grincent, le moteur tousse, mais j'ai le même tableau de bord archaïque depuis plus de 35 ans et ni le temps ni l'usure n'ont eu de prise sur lui. A mon grand dam bien sûr.

En fait je suis d'une insensibilité sans nom à l'endroit des beautés et des joies simples de ce monde, et dans cette insensibilité là, les femmes n'ont pas de traitement à part. Je m'en fous, point. Dans le cambouis de mon quotidien, j'ai peu d'espace pour vivre dans ma tête – je dois être le seul homme qui peut vivre cinq ans de rang en constatant qu'il n'a pas de libido du tout. Quand le printemps arrive, je vois les quelques hommes de mon entourage baisser d'un cran leur regard et changer leur attention en effluve : le désir. Moi non. Quand j'étais lieutenant, je faisais la paire avec un commandant brillant, Bergson, de vingt ans mon ainé, auquel d'ailleurs D'Ornano me fait beaucoup penser. Sauf que le talent de D'Ornano ne se donne qu'à la faveur d'une sorte d'albédo. Son flegme qui tient presque de la langueur agaçante y est probablement pour beaucoup. Je dis ça mais je ne l'ai jamais vu saoul, il paraît qu'en ces cas il se change en véritable artificier. Je demande à voir. Bref, je reviens au commandant Bergson ; les "fifilles", c'était son truc, le refrain à tous ses couplets. Où que nous planquions, il avait toujours un "cul" ou une "paire de loches" à me montrer et toujours un prétexte par conséquent pour me traiter de moine parce que je manquais de réactivité en matière hormonale. Ce coté primaire lancinant, et sans subtilité,  de mon équipier me consternait mais curieusement n'entamait mon admiration, et peut-être même l'étayait en ceci : il était assorti d'une faculté à aller se prendre vingt râteaux d'envergure d'affiler (il était laid) pour jeter comme une malpropre la vingt et unième "fifille" qui, la pauvre, se laissait prendre. C'était ignoble, mais il gardait le champs libre pour recommencer immédiatement sans se renouveler à turbiner aux "fifilles". Au boulot c'était cette même propension à la monomanie distante qui faisait son efficacité. Il essayait toutes les pistes jusqu'au "râteau", mais surtout jusqu'à la bonne, et sitôt l'affaire bouclée, se jetait sur la suivante sans le moindre pincement. Je n'ai quant à moi qu'un seul de ces monolithes fonctionnels dans mes fonctionnements. Je suis bien navré de constater qu'il me rapproche de Bergson tout en me tenant bien en deçà de la hauteur de ses chevilles. Parce que je suis un insensible, mais... Il y a des femmes, heureusement j'en croise peu (la preuve, je peux passer cinq ans sans en croiser) qui me tournent le sang et me font monter, comme de la sève, une sorte d'acné comportementale. Je devient idiot et imprécis comme un pré-adolescent, comment dire ? Violemment mélancolique par anticipation. Et si je la croise deux fois je peux devenir un abruti romantique, me peupler de chuchotements sottement optimistes, rêver et me souvenir de mes rêves, m'embusquer sur tous les chemins où la probabilité de la croiser excède les 0,2%. Bref je peux avoir treize ans à nouveau.

Heureusement, je n'en suis pas là en l'occurrence. Je demande à D'Ornano :
- Vous savez qui est cette femme avec la petite Spitz ?
- Celle qui vous regarde comme une caméra de surveillance ? C'est la presque-psy de ma femme... Caro, la plus jeune. Elle est souvent à l'Oujopo et elle doit être du quartier, parce que je la croise souvent. Caro a l'air de l'apprécier, ça doit être quelqu'un d'imposant dans son genre, on pourrait peut-être lui demander son point de vue sur le cas du "8" - aucune ébauche d'expertise psychologique n'a étayé le dossier des collègues jusque là.

La merde donc. Bon, je me maîtrise :
- Je crois que je vais bien me garder de faire quelle que suggestion que ce soit à ce roublard de Louis et sa vedette. A coup sûr pas les mettre dans les pattes de gens qu'on est amené à croiser souvent, ou pas souvent mais fatalement comme mademoiselle Spitz. Il me semblait bien que je l'avais déjà croisée à Monoprix.
- Mademoiselle Spitz.
- Non l'autre, la caméra de surveillance. Vous l'avez croisée où vous ?
-  l'Oujopo souvent, sinon dans la librairie de ma femme, Dada, l'à peine moins jeune. Pourquoi ?
- Elle me dit quelque chose elle aussi, aucune importance... Dites moi : je pleure encore beaucoup ?
- Pour quelqu'un qui n'a pas l'air d'avoir de peine, oui beaucoup. Mais je pense que la petite chauve a raison : vous pouvez y aller comme ça. Lyess comprendra, ou au pire ne verra peut-être rien à travers ses propres larmes.
- OK, je pense que j'ai suffisamment hyper-ventilé, il faut que j'y aille. Vous vous collez au petit gars qu'on a en cellule ? Je vous dispense d'un rapport écrit, vous me passez un coup de fil ou vous passez le mot à Dérien. De même si vous devez vous absenter d'urgence dans les jours à venir, un post-it sur mon bureau suffira.
- Il n'y aura pas besoin. Mais merci.

Je note mentalement "acheter livres" et "boire un verre après le boulot", je m'ébroue de ces idées idiotes, mais ça ne marche pas. Puis je traverse la rue en pensant à ce qui m'attend, mais sur fond de ma persistance rétinienne : clic clac elle s'est retournée furtivement avant de disparaître dans une allée d'immeuble. Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, mais je n'arrive pas à savoir si ça me concerne ne serait-ce qu'un peu.

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Commissaire Amos Kowitz, à 12:12 dans la rubrique Chapitre II.
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Dimanche (18/10/09)
02 - 13
--> Par Déborah Mesguich

J'ai lâché le coude de Caro un moment pendant que tout le monde applaudissait la touchante embardée pianistique de la petite chauve, et j'ai téléphoné à ce faisan de Grégoire Many, j'étais dans un élan que le ton faussement incrédule et flatté de sa voix a juste très légèrement aggravé :
- Madame Mesguich, que me vaut l'honneur de...
- C'est à propos de ce ce soir, le coupe-je.
- Un ennui ? Dites, je ne suis pas encore parti, loin s'en faut.
- Vous partez à quelle heure ?
- Le temps de manger, de lire un peu.. Tiens je suis tombé dans un véritable piège littéraire, en ce moment je lis...
- Vous me direz ça tout à l'heure. Ou pas. Ca vous fait partir à quelle si vous comptez tout ?
- Treize heure trente pour avoir de la marge, je me perds toujours un peu à Lyon, vous savez. Je ne suis qu'au début de me faire une histoire dans votre nouvelle géographie.
- Non, vous êtes à la fin en fait. Notre rendez-vous de tout à l'heure tient si vous y tenez, mais c'est le dernier. Rideau. Vous avez une petite heure pour préparer tout ce que vous avez à me dire en fait d'adieu. A moins que vous ne parveniez à y penser aussi pendant les deux heures de route du lever de rideau. Mais ça m'étonnerait.
- Comment voulez vous...
- Je sais, je sais, au volant vous êtes un primate. Enfin ceci dit, Avignon-Lyon en deux heures trente, la cravate vous va bien aux poils.
- Vous me lâchez ?
- Oui travaillez la question, il vous reste une demie heure.
- Il faut que je vienne plus tôt ?
- Non soyez là de 16H00 à 16H30 comme prévu.
Et j'ai raccroché. Ensuite j'ai éteint mon téléphone. je suppose que j'ai quelques messages qui m'attendent, de lui en train de caresser son incompréhension et je suppose que je les écouterai dans la soirée quand il sera définitivement sorti de ma vie.

Quand l'humeur est à l'accélération, il faut accélérer aussi. J'ai cinq ans aujourd'hui. Je suis beurrée comme une tartine à midi trente, dans un lieux publique habillée en "moi - 20 ans" vingt ans trop tard, je me suis fait une copine enceinte, on m'a présenté plein de gens que j'avais envie de rencontrer, j'ai gommé de moi-même le peu qui était inscrit sur mon agenda professionnel, je suis fin prête pour l'après-midi d'un fil à plomb. Quand nous sommes arrivées avec Caro, on aurait dit un générique, ces gens autour du piano qui faisaient un barouf de la joie de chanter. Pendant que tout le monde se donnait à une assez jolie musique que j'ai prise pour un traditionnel de l'est profond américanisé en force, j'ai demandé à Caro en chuchotant de nommer ceux qu'elle connaissait :
- Léna, Barbouille et Marc, tu les connais, ils bossent ici tous les trois. Dada je ne te la présente pas, d'autant que là j'ai l'impression de ne pas la connaitre, elle joue comme une quiche, ma femme. Le beatnik c'est Joshua, le meilleur ami de mon homme, la brune qui te regarde des pieds à la tête c'est la fameuse Mouche dont je t'ai parlé, et la chauve dont tu m'as parlé je ne sais toujours pas mais vu que Mouche est dans la place, et que Mouche c'est une tireuse de vers du nez, tu devrais tout savoir d'elle dans une heure. Attends, je vais suggérer à Marc qu'elle mange avec nous.
Elle a lâché mon coude pour accrocher celui de Marc, et c'est à ce moment là que j'ai téléphoné à l'égotique de service. C'est à ce moment là aussi que j'ai raté quelque chose ; j'ai vu ça de loin et en étant impliquée dans mes péripéties à moi, la petite chauve a parlé de la voix aiguë de sa grande petite soeur et elle a dû finir le morceau à la rame, seule, parce qu'elle a parlé du dedans et que ça a dû être troublant. Mais je n'étais pas vraiment là. Je n'aime pas manquer l'immanquable même si je suis contente de moi : je me débarrassais cependant d'un beau morceau de dispensable. J'ai aussi pensé à Mylène, mon ainée à moi, mais les présentations ont eu lieux, comme prévu sur une injonction de la brune Mouche. J'ai eu le prénom et le timbre de voix qui me manquaient, "Céline", je l'ai eu deux fois même parce que Caro l'a faite répéter - je crois qu'elle a pensé que je n'écoutais pas.

Mais tu parles que j'écoutais. Je crois que j'ai faim. Je fais mon possible pour que ça ne se voit pas trop et c'est con en soi, mais j'ai faim. Je me demande beaucoup en ce moment, pourquoi, quand et comment on arrête de vivre. Quant à moi je ne sais pas de quand ça date, mais je sais comment à défaut de pourquoi. J'avais Simon, mes patients, mon quartier, mes livres. Une vie que j'avais rêvée, que j'avais construite et que je croyais vivre. Simon brillait, j'étais plus intelligente et plus honnête que lui, mais c'est lui qui rameutait de la vie à la maison, parfois des ornithologues qui se donnaient des airs à inventer les oiseaux (Simon travaillait avec et sur des oies), sinon des collègues profs ou maitres de conf', ses thésards, les blaireaux de l'équipe de foot vétéran dont il était le goal, les gamines qu'il baisait jusqu'à celle dont il est tombé amoureux. Je me suis tuée à ce petit feu de me faire taire, j'estimais que mon intelligence et mon ouverture d'esprit ne souffraient ni négociation ni remords. J'ai fait défaut à ma jalousie comme archaïsme, et l'archaïsme m'a fait défaut en retour, ou bien se révéla systématiquement contre moi, via ma fidélité sans amour, via mes désirs sous l'éteignoir ; petite chose sacrificielle par indulgence durement apprise, je peux aussi finir ma vie dans cette voie : en crevant la dalle de vivre. Je ne me suis que très peu analysée, à part ces derniers temps, et je me suis confiée à des gens compétents seulement quand il a fallu valider mes compétences. A dix ans je savais que mes parents n'étaient que des boules d'affects, insouciants des bavures restées aux bords de l'emboutisseuse de leur présence débile au monde. Je n'ai même jamais réussi à être jalouse de l'amour dégénéré qu'ils vouaient à ma soeur. Mylène a fait des études, j'ai fait une analyse, et ce que j'ai vécu de 17 à 21 ans, avant de rencontrer Simon, c'est encore quatre ans de plus que son espérance de vraie vie à elle. Dans le temps qu'il me reste, je veux être jalouse de ça, au risque d'être jalouse tout court ; je sais qui je suis par ces années là : quelqu'un qui ne maîtrise rien et qui se découvre le ventre apaisé au matin.

Un type est entré dans l'Oujopo avec deux flics ; j'ai cru un instant à un prévenu qu'on aurait emmené là faire pipi sous bonne garde, il ne ressemblait à rien donc il pouvait ressembler à tout. Petit et trapu, gauche rien que de ça, la chemise tachée de sang et boutonnée de travers, et puis surtout en pleine irruption lacrymale. Plutôt beau, mais un homme qui pleure ce n'est beau que quand on ne sait pas pourquoi il pleure. J'ai entendu Caro dire à Aoda "le commissaire" et les deux sont allées l'accueillir. Elles lui ont dégoté un verre de je ne sais quoi qui semblait motiver son entrée dans le bar et qu'il a bu par toutes petites gorgées et en toussant beaucoup parce que c'était fort. J'ai compris qu'il en attendait une médication, probablement pour ses yeux coulants. Je me suis rendu compte qu'il regardait avec une intensité gênante Céline derrière moi quand celle-ci s'est déplacée tête basse pour aller trouver sa soeur à l'autre bout de la salle. Je n'ai compris qu'il la connaissait que quand il l'a désignée discrètement de la main et qu'il a demandé à Dada :
- Je vous ai vue parler avec cette petite bonne femme quand je suis entré, est-ce que vous voulez bien seulement me confirmer qu'il s'agit de Mademoiselle Spitz ?
- Oui c'est bien elle, Céline Spitz ; vous me confirmez qu'elle est demoiselle...
- Oui je le suppose. j'ai la mémoire qui flanche un peu avec l'âge, mais il y a vingt ans elle était demoiselle, et il y a cinq ans elle l'était encore. Je crois que le mariage n'a pas eu l'heur de dépasser pour elle son aura de vestige dix-neuvièmiste... heu... Mes excuses... Vous n'avez pas l'intention de vous marier, j'espère, parce que c'était une boutade.
- Ne vous inquiétez pas, quand même j'en rêverai encore, se marier à trois ça induit une révolution dont je n'ai pas la queue d'une envie. Je suis la moins donquichotte de mon foyer tordu. Vous êtes marié vous-même Commissaire ?
- Divorcé seulement. Je crois que j'étais né pour ce statut, et que c'est pour ça que j'ai eu des facilités pour zapper l'étape "mariage" qui le sous-tend. J'ai été un piètre et sommaire époux et je sais que le fait que ça n'ai duré que sept mois n'est pas une excuse recevable. Tiens, voilà votre éternel futur époux à vous d'ailleurs.
Et effectivement, le fameux Mao est entré à ce moment là, même dress-code que son supérieur hiérarchique, à savoir la chemise froissée et sale, avec la petite touche personnelle d'un  bout de coton collé au creux de son bras droit par un sparadrap.

Le petit commissaire est allé à sa rencontre, assez vivement pour qu'il soit visible qu'il entendait s'isoler un instant avec lui. Dada a hésité à le suivre, elle avait l'air anxieux, pour son grand bonhomme sûrement, mais Caro l'a agrippée du bout des doigts et l'a dirigée jusqu'à moi :
- Dad, tu veux croire que la seule psy que je veux ne veux pas de moi ?
Dada m'a regardée avec un sourcil circonflexe, alors j'ai fait la psy :
- Je crois que Caro se rêve un destin de vilain petit canard.
Dada a approuvé :
- Alors que c'est le contraire ; elle est née majestueuse et va au grotesque la fleur au fusil.
- Au grotesque peut-être pas ; la claudication est un talent aussi. C'est bien d'apprendre à trébucher quand on sait marcher avant de savoir parler.
- Oui, enfin, elle sait parler, il me semble... Ou alors... Elle sait qu'il faut qu'elle s'entraîne encore, et c'est pour ça qu'elle ne la ferme pas de la journée.
- Oui elle est dure au mal.
Caro a envoyé un petit coup de poing dans l'épaule de Dada et a fait le geste pour m'en administrer un aussi, mais l'a suspendu un instant, le temps de souffler comme un chat :
- Hé ! Ho ! les concierges là, vous voulez que je parle de vous à la troisième personne aussi ? Je peux le faire et comme vous le dites je n'ai pas d'inhibition en la matière.
J'ai eu mon petit coup de poing et on a bavassé des présentations plus poussées, on a parlé de mon cabinet, de livres, de mon bourbon, mais je crois qu'on s'en foutait à moitié, vu qu'imperceptiblement nous nous sommes positionnées toutes les trois de manière à pouvoir regarder ce qui se tramait à l'entrée de l'Oujopo. Le très grand Mao écoutait son très petit commissaire en regardant les soeurs tatouées dans le fond de la salle par intermittence, opinant, des paupières seulement, jusqu'à un coup de menton que j'ai traduit par "ok je reviens", vu qu'il est arrivé vers nous en fouillant dans les poches de son jean et en cherchant quelqu'un des yeux derrière nous :
- Bonjour en coup de vent, ah ah Mouche est là...
s'en sont ensuivies quelques secondes d'un balais de doigts qui s'effleurent ultra vite entre lui et ses deux incroyables fiancées, des regards aussi prégnants que brefs, c'était beau, puis Caro m'a présentée, il a dit "enchanté" en s'inclinant presque et moi "de même" parce que c'était de circonstance ; il a dit aussi "tiens tiens" avec un air de conspirateur quand Caro a précisé que j'étais sa psy "ou presque".

Ensuite il a sauté sur Mouche :
- ah tu tombes bien toi, je sais que tu viens d'arriver, mais je sais que tu es déjà la seule à maîtriser la situation. Trouve moi Marc, le patron d'ici, il me faut le chargeur de son portable. Et à part ça tu m'as manqué renégade.
La suite est partie comme une embrassade, mais Mouche, ou la carrure du grand flic, a fait tourner l'affaire en "blotissement" ça a duré les deux secondes de la véritable éternité, pendant laquelle un téléphone a changé de mains, puis le grand flic s'est penché pour faire claquer une bise bruyante à Josh :
- Je suis à la bourre... Mais... je prends le temps de te traiter d'enculé ou non ?
- Mais je t'en prie, mets toi à ton aise.
- D'un autre coté, demi-enculé seulement quand même. Si tu sors ta pastilla d'entrée de jeux, il va te rester quoi comme atout après ?
- Après quoi ?
- Bou bou bou, s'il n'y a pas d'après il n'y a rien pour toi. Tu n'as pas de présent, camarade, ne fais pas comme si c'était une découverte récente. Ceci dit : enculé. Et cela dit : je file, je suis attendu à l'entrée du magasin.
Il a fait volte face, un crochet par le bar au dessus duquel il a basculé son grand torse pour attraper une bouteille comme chez lui, et deux petits verres à gnôle ; quand il est repassé vers nous, des doigts ont à nouveau voleté comme des abeilles ivres de sucre, et il est allé se planter devant l'entrée où son patron l'attendait. Ca a ressemblé immédiatement à une embuscade. Les choses se sont accélérées à partir de là ; parce que la proie évidente ne s'est pas défaussée, l'intrigante Céline a pris une inspiration et a poussé son chien affreux vers eux. Des retrouvailles raides et des présentations tendues de curiosité, les deux hommes avaient les yeux qui brillaient ; il faut dire que la petite chauve avait l'air d'être parée pour leur faire front avec un fatalisme jovial. Le commissaire s'est regardé attentivement dans la vitre d'un des battants de la porte d'entrée et l'atmosphère a semblé s'apaiser. Mouche et Josh se sont approchés de nous, histoire de voir si Dada et Caro avaient idée de ce qui se passait, mais se sont résolus assez vite comme nous à parler d'autre chose ; des chiens qu'on apercevait dehors, surtout de cette pauvre chose blanche qui venait de tomber pour la N'ième fois en voulant simplement trottiner au train du petit caniche :
- Cette bête, a dit Dada, j'espère que la miss n'a pas l'intention de l'éterniser comme ça, il n'arrive plus au bout d'une intention sans s'y vautrer. D'un autre coté au moins des intentions il en a et il a l'air plus emmerdé que souffrant d'être grabataire... Quand je serai vieille comme ça, il suffira que je tombe une seule fois comme ça aussi pour me casser le bassin et exiger la piqûre qui va bien ou le coup de fusil à pompe dans la bouche ; j'ai deux cowboys à la maison, autant en profiter.

J'ai regardé Caro et je l'ai imaginé avec un chapeau, des bottes, une chique et une arme à feu de gros calibre. Elle l'a deviné et s'est rapproché de moi pour me chuchoter quelque chose, mais Dada s'est précipitamment mise à courir vers le bar pour répondre à un téléphone posé par terre. On s'est tu, je crois que le sujet "chien" n'intéressait personne, enfin pas autant que tous ces mouvements autour de nous. Je me suis demandée d'ailleurs comment on allait passer tout un repas ensemble sans espérer un coup de théâtre pour nous tirer de nous mêmes, puis il m'est apparu que telle possibilité s'était éloignée. Potentiellement elle ne pouvait venir que de la petite chauve - je crois que pendant un instant on a tous senti que les deux flics, le grand et le petit ensemble, s'étaient fait une perspective désobligeante de l'arrêter. Dada est repassée devant nous avec le téléphone de son homme contre sa poitrine, le visage en catastrophe, elle a dit "pétrus" en passant, ça m'a paru être un message codé que les autres ont compris, puis très vite le grand flic s'est précipité en sens inverse, avec le téléphone sur l'oreille pour s'accroupir vers le comptoir, il avait perdu un peu de son flegme, et tentait de parler à voix basse – mais tintin, une grosse voix qui murmure s'entend – sûrement par ce qu'elle transmet d'infrabasses au parquet et au plinthes (j'aurais dû être acousticienne, je suis trop balaise en fumée théorique). Du coup, on a tous eu l'obligeance réflexe de s'éloigner, parce que ça avait l'air personnel ce que transmettaient les plinthes. On a trépigné nonchalamment vers la porte pour rejoindre Dada, et le commissaire ; et la petite chauve. Et les chiens. Caro m'a mise au parfum :
- Pétrus, justement, c'est lui l'autre cow-boy de la maison.
- Ah ? Ce n'est pas toi ? Pétrus, ce n'est pas un nom de cow-boy.
- Tu ferais moins la maligne si il était là. Pétrus, c'est le petit frère à Mario. Enfin "petit"... C'est un géant en fait.
- Comme son frère, donc.
- Encore plus. En fait il est hors proportion à tout point de vue. Il en faut six comme moi pour le faire lui et ce n'est peut-être même pas assez. C'est un génie à ce qu'il paraît.
- Han han, il y a un "mais" donc. Des nuages noirs sur ce sommet ?
- Ouais.
- Et on est en plein dedans là ?
- En plein dedans. Schizophrénie paranoïaque, il est ingérable. Il a dû s'évader à nouveau.

On a été bien avisé de s'éloigner en somme. Le petit commissaire parlait des gens qu'on croise à des moments différents de sa vie, pendant que Céline tentait de réorienter les deux chiens vers la sortie :
- Attends moi dehors, j'arrive. Tu vas tout craspouiller à rester là ; va jouer avec ta copine, j'arrive tout de suite.
J'ai regardé cette petite bonne femme avec sa voix rauque se pencher pour pousser du bout des doigts son chien dehors, et je me suis dit qu'elle devait faire une borne de première catégorie dans les chemins de traverse qu'on prend. Je me suis dit aussi que le métier de flic devait tout entier être un chemin de traverse. J'ai aidé la brigade criminelle d'Avignon en 1992, comme témoin d'abord pour appréhender un de mes clients qui avait étranglé sa femme pendant son sommeil. J'avais donné au delà des faits des détails à vocation d'indices les plus généralistes possibles sur les recours du "cas" comme suspect type en situation de passage à l'acte. Je l'avais localisé dans sa géographie d'urgence en somme. Le jeune homme qui menait l'enquête avait tenté de me recruter comme consultante ensuite ; une fois j'avais dit ce que son affaire m'inspirait et ça l'avait aidé, la deuxième fois je l'avais renvoyé à ses spécialistes en profilage, et j'avais appris du coup que ceux ci n'existaient pas. Mais moi non plus je n'existais pas ; j'avais un agenda plein comme un oeuf et du temps à perdre seulement pour mes boutures et la taille de ma forêt miniature en pot – j'ai laissé mes bonsaïs dans un champs de l'île de la Barthelasse. Ils doivent vivre heureux et moches – ils étaient, tous, d'espèces indigènes. Quand je suis arrivée à Lyon, j'ai acheté un érable du japon quasi centenaire, hors de prix et m'en suis tenu à entretenir l'élan torve que ses propriétaires précédents lui avaient donné. Je n'ai plus que lui pour penser à Heiner Müller :
Neoptolène : L'arbre, la tempête le questionne à sa racine.
Ulysse : Elle ne questionne pas la forêt.

Mao/Mario est revenu faire masse parmi nous pendant que j'étais à nouveau redescendue le long de mon Rhône de traverse. Ca n'allait pas et il ne donnait pas le moins du monde le change. Il avait raccroché. Il a commencé à parler à Dada à voix basse :
- Il faut aller le chercher. Il a pété un boulon... Et accessoirement la gueule de quelques vieux "amis".
Et puis il a dû faire le point sur les possibilités de chacun ici présent et a tranché en se tournant vers le chevelu :
- Josh...
- Ouais, je peux y aller.
- Il me le faut ce week-end, tu peux partir là tout de suite pour avoir le ferry de ce soir ?
- Là tout de suite ? Oui, il me faut juste un train parce qu'avec ma main je ne peux pas conduire, et un foulard à mettre sur mes cheveux. De Marseille le bateau quitte le quai à vingt heures si je ne m'abuse, ça me laisse quelques heures pour une choucroute et pour faire le deuil d'une pastilla d'enculé.
- Merci, je te trouve le train, merci enculé donc.
- Je t'en prie. Il me faut une lettre de levée d'écrou ou un truc du genre ?
- Non c'est arrangé, je n'ai plus qu'à textoter ton nom au collègue d'Ajaccio. Il te faut un train à 16H00 si tu dois être à Saint-Charles à 19H00, j'appelle Francky aussi pour qu'il te prenne un billet et t'attende sur le quai. Avec un peu de chance, c'est lui qui fait la traversée et tu arrives en Corse complètement bourré.
- Han Francky, la nostalgie remonte à loin, et en plus elle fait l'escalade super lentement. D'accord pour une gueule de bois dans le commissariat d'Ajaccio avec ton frère qui me cherche des poux. Et puis il y a longtemps que je n'ai pas aperçu Marseille. Je suis ton homme.

Céline est intervenue à ce moment là. Elle s'est avancée vers Josh :
- Marseille ? Pardon, je me mêle... Je livre un container ce soir là-bas. Je peux t'emmener. Par contre je décolle à 15H00. Enfin je décolle plus tôt, le temps d'atteler ma "semie", je peux t'attraper au vol sur le périph', à Laurent Bonnevay si ça te va. Par contre 15H00 dernier carat. J'arrive déjà à Marseille Ric-rac ; mais bon, ma remorque doit être la dernière à monter sur le "Monte d'Oro" parce qu'à Ajaccio c'est la première à descendre. C'est bien le "Monte d'Oro" que tu veux prendre ?
- Oui, enfin celui qui va à Ajaccio.
- Je ne livre que celui-là. Tous les jeudi soirs. Et le samedi matin à l'aube, il me ramène une remorque que je remonte ici. Donc je pourrais te remonter aussi. Et pour info, on sera dans les temps, je n'ai jamais merdé. Et de toute façon, le bateau ne quitte pas le quai sans ma semie. Je ne sais pas ce que je transporte, mais je sais que ça peut valoir que le Monte d'Oro se dispense de ses heures nocturnes de stationnement en "haute mer" pour arriver à une heure décente à bon port. Donc voilà, si c'est le bateau que tu veux prendre, tu ne peux pas le rater.
- Il est blanc ou jaune ?
- Blanc.
- Alors c'est celui là qu'il me faut. Pour le retour, ça va être plus chaud par contre.
- Ah bon ?
- Oui parce qu'on sera deux, et avec un bon chouille de bagages je suppose.
- Pas grave, il y en a un des deux qui voyagera en couchette.
- Si tu parles de la petite niche matelassée qui est derrière les sièges dans la cabine, je crois que c'est pour ma pomme. Parce que Pétrus, je me demande déjà comment il va tenir dans la cabine.
- Il est bougeon ?
- Non, il est grand. Mais grand... grand.
- Ca va, c'est conçu pour des maousses les cabines de tracteur, je suis bien placée pour le savoir, je passe des heures à régler mon siège quand mon joujou a changé de main.
- Alors banco, je t'embauche.
- Impeccable, on mange ensemble de toute façon, je pense que je pourrai signer mon contrat entre la poire et le fromage. Là je vais vite rentrer mon chien chez moi, je commence à avoir faim... Et mon chat aussi, c'est vrai que j'ai un chat maintenant.

Elle est allée vérifier que le gros chien ne s'était pas trop éloigné, puis est re-rentrée dans l'Oujo et s'est glissée à quatre patte sous une table pour attraper une grosse caisse estampillée "évian". Le grand Mao l'a suivie des yeux tout du long, et dès qu'elle a été assez loin, il a regardé un peu tout le monde, comme histoire de vérifier qu'il était bien le seul à ne pas connaître Céline la chauve :
- Elle est bien chaleureuse, cette petite bonne femme.
- Oui, et puis au moins elle, elle n'est pas obligée de porter un foulard sur la tête, a commenté Josh assez fort pour que Céline tique en revenant vers nous avec sa grosse caisse rose sur les bras. Elle l'a délicatement posée par terre à ses pieds :
- Elle dort encore la petite. On dirait qu'elle est bien. Par contre ça va être compliqué. Je crois qu'il va falloir que je fasse deux voyages jusqu'à chez moi ; parce que je vais avoir du mal à gérer les trajectoires du chien zinzin avec ce couffin de type "bolchévik tourmenté" dans les mains.
- C'est loin chez vous, me surprends-je à demander ?
- Non ça va, c'est à coté. Deux allers-retours j'en ai pour dix minutes si le chien ne tombe pas trop.
- Alors je vous accompagne, j'ai besoin de prendre un peu l'air, je crois que j'ai forcé sur le bourbon en fait. Je prends le chat ? Le chien ?
- Vous savez guider par le cul un chien à impulsion digitale ?
- Heu... Je n'ai aucun permis de conduire, je ne sais même pas faire de vélo.
- Mince. Et vous savez nager ?
- Oui, pourquoi ?
- Aucun rapport, c'était juste pour savoir si vous étiez vraiment en retard dans vos apprentissages. Quoi qu'il en soit, à vous le plus physique : le chat.

Je m'accroupis pour saisir la caisse rose par les poignées, soulagement, elle n'est vraiment pas lourde. A l'intérieur, sur un bout de tissus en boule que j'identifie comme un chemin de table, dort, en boule aussi, ce qui est attesté être un bébé chat, noir, mais qui pourrait être un bébé rat ou un bébé fennec tellement ça a la forme générique de nourrisson avant les formes caractéristiques de son espèce. Je n'aime pas les bêtes, je n'aime pas les nourrissons, je n'aime rien de ce qui dort. Mais ce truc là est mignon. Je m'attendris, je crois que je suis saoule en fait. Mais je suis parée. Je souris à la petite chauve pour le lui signifier, la "chauve sourit" en retour et ne me laisse pas le loisir de penser "jeu de mot jeu de vélo" jusqu'au bout :
- On y va ? A droite toute en sortant, on file jusqu'au 25, et on traboule l'allée jusqu'à la rue Racine.
- Je vous suis, je ne connais pas la rue racine et je n'ai jamais traboulé.
- Il me semblait que vous n'étiez pas du coin.
Dans la rue, les deux flics nous ont précédées, ils sont avec les chiens à les caresser, c'est bizarre comme propension, la caresse à un animal. Le commissaire a remis ses grosses lunettes et il les soulève un peu pour me dévisager un instant. Je crois que je l'ai trop observé tout à l'heure, et qu'il me rend mon malaise. C'est réussit, d'autant qu'il pleure toujours sous ses gros carreaux. Heureusement Céline se penche pour attirer son chien qui vient à elle en se tortillant de tout son être. Le caniche le suit. Elle lui parle, comme à moi :
- Caniche, je t'enlève ton gros camarade, il faut qu'il aille dormir un peu, tu sais les vieux... Toi tu restes là. Je sais c'est un déchirement, mais si vous ne vous voyez plus jamais vous pourrez toujours vous envoyer des mails, ça se fait beaucoup aux States.
Les deux flics sourient et se relèvent (je ne regarde que le contenu de ma boîte) pendant qu'elle attrape les flancs de son molosse pour le mettre dans la bonne direction et qu'elle lui appuie sur le haut des cuisses pour lui donner l'impulsion de départ. Mais le caniche suit le mouvement. Nous feignons de ne pas y prêter attention, mais au bout de vingt mètres, Céline se tourne vers moi :
- C'est bien "Mouche" qu'on l'appelle la maîtresse de cette petite bête frisée ?
- Oui, c'est ce que j'ai compris.
- Attendez moi un instant, je vais lui dire que son petit gars fait l'aller-retour avec nous.
- Vous croyez qu'elle va s'en rendre compte ?
- Elle a l'air attentive à tout ce qui se passe.
- Je suis d'accord. Du coups elle a dû constater que sa petite chienne est en de bonnes mains. Je crois qu'on peut faire l'aller-retour avec cette petite chose sans que sa propriétaire n'appelle police-secours.
- Vous avez raison, opine-t-elle. (puis elle adresse des petits baisers dans le vide à l'a caniche) Allez viens fifille, Gus va te montrer sa chambre.

Je me retourne une dernière fois et croise à nouveau le regard du petit commissaire qui tient maintenant ses lunettes à la main et les essuie. On entre assez vite dans une allée, le 25 dont le porche arbore foule de plaques dorées, médecins, kinés, avocats, et qu'on traverse de part en part jusqu'à la porte de derrière, laquelle donne sur des redents et locaux poubelles, et, au delà sur la rue Racine – Enfin je suppose. La circulation a l'air de vouloir nous tenir au trottoir assez de temps pour que je me soulage un instant de mon fardeau en le posant à mes pieds. Céline contient le chien, toujours du bout des doigts, en lui ceignant le poitrail. Elle demande :
- C'est lourd ?
- Non pas trop, mais je suis une mauviette.
- Mauviette, ça vous va aussi mal que bien. Au fait Débo c'est pour Déborah ?
- Oui. Mouche, Débo, Caro, Mao, Dada, Josh, ça en fait un paquet en peu de temps de diminutifs et surnoms à assimiler. Vous avez un sobriquet aussi ?
- Ah non. Le dernier qui m'a appelé durablement "Linette" a finalement été retrouvé mort avec de la vase dans les poumons.
- Je ferai attention alors, je sens que vous n'arrivez pas à plaisanter longtemps.
- Non c'est vrai, je n'y arrive pas longtemps. C'est chiant pour tout le monde.

Je lui laisse sa consternation, je me garde mon incrédulité, nous traversons quand la circulation s'immobilise, chacune à son quant à soi.

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Déborah Mesguich, à 12:12 dans la rubrique Chapitre II.
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Mardi (13/10/09)
02 - 12
--> Par Céline Spitz

Je déraille, moi. J'ai bien vu que j'ai jeté un froid évitable. Léna chante avec la justesse des justes et je me remémore mon apprentissage de la musique pour me soulager à coeur ouvert l'instant d'après en me souvenant qu'elle n'a pu apprendre à chanter que loin de mon père, qu'elle peut être autodidacte, et que Dimitri est (était ? Il est où, putain, mon frère ?) un musicien sauvage brillantissime, un tzigane, un libertaire surdoué. Je dois aussi porter sur ma gueule mes douleurs fossiles, vue la gêne qu'a suscité ma joie, et justement ce serait bien que je désassortisse plus souvent l'intérieur de l'extérieur. Je ne souffre plus, bordel. En ce moment je gamberge un peu en rond, mais la paix est là, comme mon dû, après des années de "guoule" ouverte et de sourire kabyle. 

Ma libraire est restée assise un moment à coté de moi, d'ailleurs à part Léna et ceux qui bossent, ils sont tous restés près du piano. Mais la libraire est déjà ailleurs, braquée sur la mine ravie de sa copine enceinte, et surement un poil décontenancée par le look "girly" de celle que j'appelle la "taxidermiste", parce qu'elle a une tête à empailler méticuleusement tout. Du coup c'est la Mouche qui a exigé à nouveau des présentations de tout le monde, j'ai dû redire deux fois "moi Céline", et j'ai compris successivement que ma libraire s'appelle Dada, que Dada c'est pour simplifier Aoda, et que Aoda c'est Breton, ensuite que la grande fille enceinte c'est Caro, que la taxidermiste Girly c'est Débo et qu'elles ont un peu bu toutes les deux. Ca se voit. Un autre truc qui se voit, c'est que la fille Mouche essaye de me faire parler, l'air de rien, juste en affichant une saine curiosité ; elle n'est pas loin de me rendre méfiante, on dirait qu'elle a un dard qui lui pousse de la cervelle et qui a fonction de pomper je ne sais quoi dans la mienne. Je tilte bien avec, mais je viens de décider de me garder de trop m'extérioriser. J'ai décidé que j'ai une tête à souffrir en silence, pas une bouille à sauter sur les gens en lâchant des petites gouttes de pipi. Ils ont l'air de se connaître de longue date, tous, enfin sauf Débo la taxidermiste qui est l'autre pièce rapportée de la situation, mais qui s'en tire mieux que je ne l'aurais présumé d'elle. Elle est à sa légère ivresse et n'empaille personne, ne menace même pas les chaises.

Marc déboule vers nous entre deux cavalcades avec des assiettes sur le bras :
- Hé ! Les aminches, ça vous dit de vous asseoir dehors ? J'ai deux assiettes à poser à la table d'un couple de Bielorusses et je m'assois aussi. A ce propos il y a quelqu'un parmi vous qui parle le Bielorusse ? Parce que j'ai dû leur mimer toute ma carte, ils ont tout compris et m'ont même beaucoup applaudi, mais je sèche un peu pour faire passer par mon corps le concept de "salade".
Et là il se livre à une gestuelle lente, pour figurer des grande feuilles autour d'un coeur de petites feuilles serrées, quand on sait que c'est censé appeler le mot "salade", on comprend très bien, mais... Je fais une suggestion :
- Patron, c'est peut-être parce que tu souris tout le temps, qu'ils ne captent pas. Enfin, moi je n'ai pas idée qu'une salade ça sourit.
- OK, je vais retenter la même en triste. Au fait Céline, tu manges avec nous.
- Heu patron ?
- Tu manges avec nous !
Je ne sais pas de quoi il parle, mais les autres ont l'air de savoir, je les vois tous dire "oh oui" en me regardant comme si j'étais une bonne idée. Dada m'explique le topo en m'agrippant le bras :
- Allez reste, c'est choucroute aujourd'hui, la grande table dehors c'est pour nous et Marc a prévu large.
- Je me suis habillée pour aller danser, et puis ça me gêne.
- De quoi ? Il n'y a que Marc qui a prévu quelque chose, nous on s'est contenté d'être là au moment de l'éclosion d'une envie de femme enceinte. Ca se fait tout seul, comme le printemps.
Marc m'attrape l'autre bras et commence à me tracter vers la terrasse :
- Et puis si toi tu as prévu de danser, je peux le prévoir aussi. Demande à ta petite soeur, entre deux écrasements d'orteil je suis un hidalgo plus qu'acceptable.  
- Oui enfin, quand le chien est dans le coin, je ne danse avec personne. Ce n'est pas qu'il est jaloux mais dans son champs lexical "enlacer" et "agresser" sont des synonymes. Il a toujours manqué de la plupart des nuances qui réputent les esprits rigoureux comme doués de discernement. Mais c'est une belle âme ; il fait avec ce qu'il a, et avec ce qu'il a, il fait toujours le truc qu'il croit devoir faire. Je le ramène à la maison et je reviens danser sur fond de choucroute. De toute façon il est claqué et il ne fera pas rétention beaucoup plus longtemps de sa sénilité dégoulinante.

Pendant que je dis ça, je cherche le Gus des yeux. Il n'est pas vers la grosse boîte sous la table où doit dormir la chatonne - tiens, il faut que je l'embarque aussi, elle. Le caniche minuscule n'est pas là non plus, à moins qu'il ne soit rentré dans la boîte aussi. Je redoute que Gus ne l'ai entraîné dehors pour lui apprendre la vie de chien des bas-fonds, vie pour laquelle il n'a plus lui-même la neurologie - je l'imagine se vautrer en voulant coucher une poubelle, et pisser en gouttelettes tout du long de ce bel effort. Je regarde dehors, il n'y est pas, alors me vient l'idée : Ce Jojo est raide dingue de Léna, il a dû la repérer et lui coller aux basques. Je trouve la silhouette de longue page blanche avec du texte qui dépasse et je vois qu'elle a un sillage claudiquant de clebs, le gros vieux et le petit frisé qui a l'air pris de mimétisme. Je demande à Mouche :
- Ton chien, il boite en manquant de tomber à chaque pas ou il est influençable ?
- C'est une éponge. elle est toujours un peu de la personne ou de la bébette la plus proche d'elle, pas toi ?
- Moi non. Mais je comprends. Enfin je ne comprends pas au point qu'on puisse tendre à ramper à proximité d'un gâteux. "On n'est pas obligé d'être nu pour penser devant la sculpture de Rodin".
- Jean pierre Brisset (*1)?
- Ouais, bien vu l'aveugle.
Dada demande de qui on parle, et Mouche commence à lui répondre "de Takita" avant de parler de la vie et de l'oeuvre de Brisset dont moi je ne connais que cette phrase qu'encore j'ai trouvée chez un autre auteur dont je n'ai retenu que cet emprunt en forme de citation. Les gens vraiment cultivés vous poussent loin d'eux mêmes sans le vouloir. Enfin quand vous n'avez lu qu'un peu. Ils ont ce qui vous manque, le plein déploiement de l'humain comme transmetteur de l'humain. Avec Nathan j'ai mis des mois à parler un peu. Avec Olivier, je me suis tue, ce gamin avait tout lu comme s'il avait vécu les vingt années avant de me rencontrer à ne faire que ça : lire. Ca m'a toujours paru relever d'un bug, ça, qu'Olivier sache tout ça, qu'il en sût autant que mon Nathan qui avait eu trente ans de plus pour apprendre et qui y passait son temps. Enfin, ça entre autre, Olivier reste un mystère et notre séparation reste un mois et demi d'hôpital pour ma pomme. Ca y est je recommence à rétroviser comme une conne.

Heureusement les gars qui viennent de faire leur entrée dans l'Oujopo me tirent de ma vase. Je pivote vite en direction de Léna et je vais tâcher de convaincre Gus d'aller faire la sieste. Les trois gars c'est trois flics, deux inconnus de mes services en uniforme, et Kowitz. On a zézayé tous les deux en se voyant, lui parce que je lui ai "dit quelque chose", moi parce que j'ai failli ne pas le reconnaître : il pleure à chaudes larmes. A peine il est entré, j'ai vu Dada et la fille enceinte aller vers lui pour l'accueillir et lui demander ce qui se passe. Je savais qu'il était devenu le bigboss du poulailler d'en face, et je l'ai déjà aperçu de loin dans le secteur, mais c'est la première fois que je le vois à l'Oujopo. je ne suis pas pressée de me confronter à nouveau à lui, de toute façon je n'ai visiblement pas besoin de lui pour mariner dans le jus d'une époque révolue. Basta, mon chien. Donc ma soeur. Léna vient d'ouvrir une bouteille de vin blanc, de servir trois verres avec ses jolis gestes frimeurs de sommelière, et elle repose la bouteille dans le seau à glace en souhaitant "bon appétit messieurs". Et bien sûr un des trois "messieurs", trois VRP en quête de télégénie, lui répond "merci ma belle". Comme ça m'énerve, ça. Le jour où un de ces blaireaux "aura" une belle comme ça à lui, il faudra qu'il envisage de dire à sa mère qu'il va peut-être commencer à VIVRE. D'ici là il n'a que l'inélégance de s'être trompé de partition.

Les deux chiens sont toujours avec elle ; j'attrape Gus au collet, le caniche a un moment de flottement pendant lequel il se demande s'il doit m'aboyer dessus comme après une bagnole. Je lui signifie que "tcht tcht tcht" en lui gratouillant les reins et ça marche, c'est bien les caniches pour ça, ça fonctionne comme sur le prospectus ; j'essaye d'être plus verbeuse avec ma petite soeur :
- Crapaud, je te débarrasse de tes garçons d'honneur. Tu es belle en version plage de la mariée.
- Merci et toi tu es belle en version Céline de Céline. Par contre je crois que le caniche est une demoiselle d'honneur. Enfin une fille.
- Ah oui, lui aussi. A ce propos, je remmène aussi la petite dernière à la maison sur le champs. Je la laisse à l'étage avec le Gus pour lui tenir compagnie. Tu crois qu'elle saura se servir de la litière des mistigris du quartier ?
- A mon avis non. En plus Marc lui a filé un vermifuge, je crois qu'elle est programmée pour se répandre un peu.
- Pas grave ça. Je tâcherai de repasser nettoyer avant de partir au boulot.
- Tu vas danser ?
- Oui. Avec ton patron. Ici. Je crois qu'il est aussi question de choucroute.
- Tu en es ? Cool, c'est moi qui vais te servir, tu as intérêt à bien te tenir.
- Ah oui ? Tu peux me rappeler qui a appris à qui à manger, et avec les doigts, et avec distinction ?
- C'est vrai que je suis ta débitrice... Pas pour combler vraiment, mais pour un petit remblai, je peux te donner un conseil vital.
- Vital ?
- Si tu dois danser avec Marc.
- Ah oui, vital donc.. Dis voir.
- Penche toi en avant, fais en sorte que ton corps ne soit pas parallèle au sien. D'abord il n'est pas grand et ça te fera perdre les centimètres qui lui manquent. Mais surtout ça mettra tes pieds en sécurité.
- Je suis déjà toute petite, moi, crapaud.
- c'est toi qui "choiz", soit tu danses avec son bide pour horizon, soit tu te fais massacrer les orteils... (elle baisse la voix dans les graves) Ne te retourne pas du tout, il y a un gars qui bloque sur toi, là tout de suite, et depuis tout à l'heure.
- Petit ? Les cheveux blancs ? Des grosses lunettes ? Kowitz ?
- Oui le commissaire Kowitz, tu le connais ?
- Moi oui. mais lui, tu as l'impression qu'il me connait ?
- On dirait, il parle de toi à Mao qui vient d'arriver. Et il pleure... C'est lié ?
- Mao ?
- Le mari de la libraire et de l'infirmière.
- Heu... L'infirmière ?
- La fille enceinte.
 - OK, elle je vois qui c'est. Je me retourne, je veux savoir qui est Mao du coup.

Pas trop facile d'avoir un regard vague, quand on a deux paires d'yeux braqués sur soi. Je fais "furtif" du coup, et j'imprime "Mao" comme l'authentique beau gosse du secteur, pas loin de deux mètres de "mâlitude" qui sentent l'intelligence et la vie comme "actif". J'ai aussi le temps de voir qu'ils ne sont pas devant la porte et que je peux grosso modo me faufiler ni vue ni connue dehors ; si je fais vite. Et c'est la merde donc, parce que je ne peux pas faire vite, entre le chien que je dois téléguider de toute mon attention digitale, et la chatonne que je dois récupérer avec sa grosse boîte plastique sous la table, c'est cuit. Ma petite soeur se mord tellement les lèvres qu'elle réussi à attraper la chaîne qui relie son grand anneau de nez à son grand anneau d'oreille. Elle râle presque tellement elle parle bas :
- Ca craint ?
- Non, t'inquiète, c'est juste que je n'aime pas les souvenirs. Le Kowitz, ce n'est pas un mauvais souvenir. Enfin si. Enfin non. Le Kowitz c'est un gars bien et un moment bien perdus dans un mauvais souvenir.
- C'est lié à papa ?
- Non. Enfin, oui, tout ce qui m'est arrivé avec les flics est lié à "notre père qui est aux cieux", tu sais les flics quand ils tiennent un antécédent ils sont pires que les psychiatres.
- Tu veux que je fasse diversion pour que tu files en loucedé ? Tu sais que j'ai la faculté de créer une émeute rien qu'en hystérisant une intention.
- Je me débrouille, Puce. A part ma sempiternelle exigence de paix, je n'ai pas de raison de fuir. Après tout il faut avoir vécu pour vivre. C'est pour ça que les bébés ne racontent jamais rien de passionnant.
Elle manque de s'arracher le nez tellement ma boutade pas drôle semble avoir troué, à mon corps défendant, sa garde rigolarde. Elle bredouille à ce point bas qu'il se peut qu'elle se parle à elle-même :
- les bébé sont vivants de ce qu'ils ont à vivre.
Je reste conne, elle aussi. Elle m'échappe, ma soeur, souvent. Là elle m'a posée ; et le sourire de faussaire qu'elle m'envoie à l'instant, et dont je vois les cintres et le trou du souffleur n'est pas une invitation à la rejoindre en coulisse, mais la désignation autoritaire de ma place : dans le public.
- Il faut qu'on se parle un peu, Léna. On se mange des grenouilles dimanche ?
- Oui, moi aussi, j'ai des choses à te dire. mais ça ne peut pas attendre dimanche. Je peux t'appeler pendant mon creux de 21H00 tout à l'heure ?
- A 21H00, je serai sur l'autoroute, donc oui, tu peux. Bon je file, et je tâche d'appeler "notre dame des Dombes" pour dimanche.
- Oui, file, à tout de suite. Et bon courage pour immédiatement avec Kowitz. C'est un mec bien sûrement, mais il s'est remis devant la porte, je crois que tu as un rencard, en somme.

Pendant qu'on parlait, Gus s'est affalé de tout son long à nos pieds, la canichette lui tourne autour. Je prends son gros museau dans mes mains, "on va y aller, Poupou", et son enthousiasme lui ordonne un geste trop massif, les pattes avant et le buste ça va, mais derrière ça patine sur le carrelage - c'est les gros chiens ça, le train arrière annonce le vieillissement du reste. Du coup je lui empoigne le cul, et je le tiens soulevé jusqu'à stabilisation, beurk, son pelage est mouillé de pisse. Quand il tient sur ses cannes, je constate les dégâts sous lui, en endigant de peu le geste de m'essuyer les mains dans ma robe ; Léna me pousse les deux reins dans le sens de la marche, "va au charbon, je gère le pipi", et comme j'hésite elle me gratifie d'un vrai sourire cette fois, un sourire qui dit "va", elle est belle cette merdeuse. Et elle a un truc à me dire.

Je pousse les petites fesses de Gus du bout des doigts, "vamos", et j'arrive penchée devant Kowitz et le grand beau gosse, qui ont déclenché rien que pour moi un mini plan Orsec - pas moyen de les ignorer, ils sont comme mon chien, dans le passage :
- salut Commissaire (je dis bonjour aussi au grand gars "Mao", mais je ne comprends pas trop ce qu'il fout dans un barrage des forces de l'ordre).
- Bonjour Mademoiselle Spitz, ça fait un bail. mais je vous ai reconnue aussi, même si j'ai mis un moment à vous remettre... Dans le contexte, j'entends. C'est votre chien ?
- Oui. D'ailleurs ce serait bien que vous le laissiez accéder au trottoir, il a des fuites. Et je ne vous serre pas la main, il a déjà un peu pissé sous lui.
Il s'écarte pour laisser passer Gus, et a le geste pour faire office de porte et refermer l'accès sitôt le chien passé, mais la petite caniche qui suit Gus arrête son mouvement et me laisse la voie ouverte. Je m'avance sur le pas de la porte.
- Il faut que je les tienne à l'oeil. Il y a quelque chose qui ne va pas, commissaire ?
- Non, je voulais juste vous dire bonjour. Et vous présenter le capitaine D'Ornano.
- Je parlais de vos yeux qui coulent, ça n'a pas l'air d'aller fort. Mais enchantée Capitaine D'Ornano, on se connait de vue. Et par ouï-dire depuis très peu, si j'ai bien compris.
Le grand beau gosse sourit en coin, il me dévisage avec assez de bonté pour que je ne vrille pas mes yeux "énucléeurs" dans les siens.
- Par ouï-dire ?
- Oui, vous, vous parliez de moi avec le commissaire quand je suis arrivée, et moi je mange avec vos épouses sitôt que j'aurai remmené mon chien à la maison.
- Je n'ai pas d'épouse.
- Alors, on m'aura mal renseignée, et vous ?
- Moi on m'a dit que vous pourriez peut-être nous aider.
Merde. Merde et merde. Kowitz prend le relai, je suis bel et bien en face de deux flics, improbables certes, l'un avec ses yeux qui coulent, l'autre ses allures de Peul blanc, tous les deux avec des chemises froissées et sales, mais très flics quand même, et qui ont l'air de bien fonctionner ensemble :
- Ne vous inquiétez pas. Pour mes yeux. J'ai perdu un homme, un ami, ce matin. Mes yeux pleurent tout seuls, mais le capitaine vient de m'administrer une médication de chaman. Ca ne marche pas du tout mais c'est vachement bon. Je dois parler au fils du défunt là, ce serait bien que ça s'arrête de couler.
- Pourquoi ? Les larmes s'assortissent à votre empathie naturelle, vous êtes vous même, voire plus que jamais vous-même. Il vous faut quoi d'autre pour faire face à quelqu'un en deuil ? Et à part ça, vous me voulez quoi encore, la police ?

Kowitz jette un oeil attentif à son reflet dans la porte vitrée, il comprend que j'ai raison et il se donne le temps de formuler ce qu'il attend de moi :
- Je vous donne un nom, vous réagissez. Ca vous va ?
- OK.
- Je précise, parce que ça fait longtemps qu'on ne s'est pas parlé, que nous avons vraiment besoin d'aide, que nous ne sommes pas en train de vous chercher des crosses.
- Ca vous le saurez quand vous m'aurez balancé le nom. Mais comme vous le dites ça fait longtemps, et ce n'est peut-être pas pour rien : je ne vous ai jamais aidé en quoi que ce fut, j'ai toujours été une fausse piste. Le nom ?
- Henri Bleac.
Merde et re-merde.
- Bingo, je le connais. Et je ne sais pas qui a fait quoi, mais lui il est innocent. Ca remonte à loin, mais c'est un con gentil. Il aurait fait quoi ?
- Il est mort.
- Merde, c'est moche. dans l'exercice de ses fonctions ?
- Oui.
- Alors c'est moche en plus d'être moche.
- je vous le confirme, c'est immonde. Vous pouvez me parler de ses fonctions ?
- Il a souffert ?
- Oui.
- Ses fonctions, c'est ça  c'est de mettre en scène la souffrance, et de la mettre raisonnablement en acte. Plutôt de l'infliger doucement, que de la subir. En théorie. Parce qu'il était facile à switcher. J'entends qu'il se laissait sadiser quand il ne faisait pas le poids et qu'il jouissait de souffrir à ses heures. Mais autant que peut souffrir une chochotte. C'était surtout un crado gentil, courageux dans son genre, qui se sentait bien dans le pipi caca et l'exhibition mais qui était très ouvert et très "initié". Dans le dialogue du moins. Dans les actes son truc c'était les fessées aux petits garçons polissons. On lui a fait quoi ?

Kowitz envoie son menton à son capitaine, c'est lui qui sait, ou bien c'est lui qui sait dire. Je crois que les deux m'ont jaugée, et je crois vraiment qu'ils me consultent comme experte maintenant. Le capitaine touche un truc dans la poche de sa chemise noire, je constate que les salissures sont des tâches de sang à peine séchées (je constate aussi que sa manche droite est relevée sur un sparadrap collé sur ses veines) avant de deviner un petit carnet aux spirales.
- Henri Bleac a été torturé au fouet, aux pinces, avec ses joujoux mais pour de vrai, brulé aussi avec une cigarette, on lui a mis une crotte de chien dans la bouche, et on l'a éventré et dépecé. Je veux dire qu'on lui a systématiquement enlevé la peau du visage. Il est mort probablement avant hier au matin, mais quelques unes de ses plaies les plus superficielles remontent au début de semaine, peut-être lundi dans la nuit.
Je redis "merde" mais je ne sais pas dire autre chose quand c'est de cela qu'il s'agit. Je ne l'aimais pas trop, Henri, enfin c'était un affranchi franchouillard et kitch, avec lequel je n'ai jamais eu le début de quelques accointances. "Histoire d'O" (*2) c'est une oeuvre d'art, et un fake comme on dit, il faut avoir oublié de vivre pour s'identifier aux pornos softs des années 70 de la même façon. Je dis ça mais je suis à l'écart des courants de mon propre genre. J'ai rencontré le bondage en même temps que les bonsaïs et l'aïkido, au termes d'années à me faire rouer de coups par surprise dans des caves. Je me suis trompée longtemps et j'ai eu de la chance, beaucoup de chance. Puis j'ai eu des histoires d'amour, bondages et sans échange de fluide, Nathan et Olivier, je suis vierge depuis mon père. je maîtrise ce que je peux mais je maîtrise. Je suis une experte donc. Je signifie ça à mes deux flics :
- Le fouet, la cigarette, le caca de chien, ça peut être quelqu'un qui le connaît. L'éventration et le dépeçage c'est quelqu'un que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître. Je ne suis pas des masses dans le milieu et en tout cas depuis trois ans je n'y suis plus du tout. Mais votre boucher n'y fera pas long feu.
- Ce n'est pas son but.
- Peut-être mais c'est quelqu'un qui en sait assez long pour piéger un vieux renard comme Bleac. Pour moi il faut le chercher dans cette faune là, un converti récent.
- Une femme, ça vous paraît possible ?
- Non, sauf si elle a un projet plus vaste que l'humiliation d'un maître SM.

Le grand capitaine ingurgite, ce que je dis tombe dans ses plans dirait-on, il le signifie à Kowitz d'une moue qui peut aussi vouloir dire "à vous". C'est ce que le commissaire comprend visiblement. Il me demande :
- Vous le connaissez comment ?
- Bleac ?
- Bleac.
- Sur un forum internet sur lequel je suis inscrite depuis deux ans. Juste pour voir si je suis accroc à une pratique ou si j'ai été amoureuse. C'est un peu le désert dans ma vie affective et il y a des soirs où ça ne me convient pas du tout. Internet c'est l'illusion de se repiquer à son espèce. Mais à vrai dire je n'ai pas replongé depuis trois ans et je le vis bon an mal an, mais très bien. Sur le net on parle avec des gens singuliers, des cons aussi, beaucoup de cons, et deux ou trois individus qui ont des parcours exigeants. Bleac fait partie des cons, mais des cons sympathiques. On s'est rencontré. Une fois. Il avait besoin d'une femme pour castrer symboliquement le jeune gars dont il était éperdument amoureux. J'y suis allée masquée, dans sa cave, et je m'y suis ennuyée ferme. Ils étaient ridicules tous les deux, c'était une scène de ménage, le gamin avait des velléités dominatrices, il était laid, enfin beau, mais vulgaire, je l'ai tenu du bout de mes doigts sans le toucher.
- Vous pourriez me dire son nom ?
- Non. Et je précise que si je l'avais pu, je ne l'aurais pas voulu. Ca ne vous regarde pas. C'est une histoire d'amour avec des coussins roses et un petit chien qui secoue la tête sur la plage arrière, mais c'est leur histoire à eux. je suis loin de tout ça, mais c'est une part de ma vie. Et elle n'est pas moins innocente que la vôtre. Donc, niet, je ne sais rien.
- OK, et un nom ou un pseudonyme internet qui commence par "C" dans votre milieu, ça vous dit quoi ?
- Je m'appelle Céline avec un C, et c'est mon pseudonyme sur le net.
- Et vous avez fait quoi ces nuits dernières ?
- J'ai roulé, je conduis des camions la nuit, vous savez. Je n'ai pas travaillé dans la nuit de lundi à mardi, je suis restée à la maison, je n'avais pas envie de danser. Personne ne peut vous le confirmer ; ma soeur, la grande bringue brune et tatouée là-bas, rentre assez tard du taff mais lundi nuit j'étais déjà dans ma chambre et nous n'avons pas eu de "contact visuel". De toute façon ça ne compte pas, une soeur ne vaut rien comme alibi.
- Pensez à des détails de cette nuit là, coup de fil que vous auriez passés, connexion à internet, voisins qui pourraient vous avoir aperçue par la fenêtre ou que sais-je. Pour les nuits où vous avez travaillé, pensez aussi à rassembler vos feuilles de route, ticket de péage, bon de livraison, enfin les papiers qui vous tracent... Nous rendons l'enquête à qui de droit ce soir, et je crains que ces messieurs veuillent vous poser les mêmes questions que nous, mais sans vous connaître comme nous.

Je me suis un peu raidie sur la possibilité d'être suspecte, le commissaire me rassure comme il peut. Je ne suis pas mécontente de ça, d'autant que le regard du grand gars "Mao" sur moi n'est également lourd de rien d'autre que d'intérêt. Il semble qu'il n'aie plus de questions qui puisse solliciter mon "expertise", mais je sens qu'il ne serait pas contre avoir mon avis sur deux ou trois bricoles qui lui trottent. je le sens plutôt bien ce grand type ; déjà je me demande ce qu'il fout là, c'est bon signe. Il se lance :
- Pour éplucher la figure de quelqu'un, vous utiliseriez quoi, vous ?
- Vous en appelez à la rêveuse experte que je suis ?
- Oui, je ne vous vois pas avoir ce projet. Par contre vous m'avez l'air bricoleuse au plan onirique.
- Je me débrouille.
J'imagine la scène, je vois les moyens et les outils dont mon ordinaire se fait la portée de mes mains ; le sous-sol jamais débarrassé, le coin foutoir de mon père à coté de la salle du piano :
- Un rabot. Vous savez l'outil pour faire des copeaux avec du bois.
- Elémentaire... Avec Flamby on se fait plein d'amis, avec un rabot on se fait plein de copeaux ; élémentaire...
A moment où il ne cite pas Conan Doyle à nouveau (Holmes ne dit jamais "élémentaire" dans le texte), sa tête se tourne vers une petite musique, une montée d'orchestre, comme celle de la symphonie N°6 de Tchaikovsky (*3), mais c'est tout ténu et fluet, au point que le "pathétique" prend tout son contre-sens.
- Ca, c'est mon téléphone.
Kowitz lui soumet un petit grief en forme de question malicieuse :
- Ah ? vous l'avez retrouvé ?
- Je ne l'avais pas perdu. Marc, le patron d'ici a la même antiquité que moi, il m'a permis de brancher la mienne sur son chargeur.
- Allez répondre, je crois que nous avons assez embêté mademoiselle Spitz.
 - Mon épouse est déjà lancée dans sa vocation de standardiste. Elle gère.
Je vois Aoda la libraire qui s'accroupit pour décrocher un téléphone relié par un fil au mur à coté du comptoir ; elle fronce tout le "fronçable" à peine elle a dit "allo", mais le Mao est déjà revenu à notre conversation :
- Vous dites un rabot ?
- Vous dites "votre épouse" ?
- Oui, je ne suis pas marié, mais avec Dada c'est tout comme, et la jeune brune aux cheveux courts, c'est sa maîtresse à elle.
- Moi aussi j'ai dit ça au hasard, vous savez ?
- Rabot ?
J'opine du front quand Dada se glisse précipitamment entre nous, avec une mine défaite :
- Mao, urgence, c'est pour ton frère.
- Dis lui que je le rappelle plus tard, s'il te plaît.
- Ce n'est pas Pétrus, c'est à son sujet. Il s'est sauvé. Au téléphone, c'est un de tes collègues capitaine d'Ajaccio.
Je vois le grand flic blêmir, prendre le téléphone et se précipiter pour s'accroupir vers le comptoir et se rebrancher au secteur. Caro l'infirmière et Débo la taxidermiste s'approchent, Dada fait bonne figure en force. Elle nous regardent successivement Kowitz et moi et demande :
- Vous vous connaissiez ?
- Oui nous avons, des souvenirs communs, réponds-je. On s'est fait une spécialité de se croiser par mégarde mais ça fait plaisir de se retrouver, quitte à ce que ce soit pour enfoncer sempiternellement le même clou. Le commissaire et moi n'avons jamais eu qu'une seule, très longue conversation. Comme une partie d'échec par correspondance à l'époque des pigeons voyageurs.
Kowitz me fait un clin d'oeil, ma version des faits lui convient.

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

*1 : Jean-Pierre Brisset>

*2 : Histoire d'O

*3: Symphonie "pathétique"

Ecrit par Céline Spitz, à 12:12 dans la rubrique Chapitre II.
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Jeudi (08/10/09)
02 - 11
--> Par Anne-Marie Orval

Le docteur Machin veut me garder. En fait il s'est présenté deux fois et j'ai lu son badge parce que je le trouve jeune pour un médecin, mais je ne n'ai retenu de ma lecture que le fait qu'il n'est pas étiqueté "interne" mais bien médecin. On dirait qu'il est à peine majeur, sa voix de fausset n'arrange rien, et son inquiétude/sollicitude à mon endroit me laisse d'abord imaginer qu'il n'est pas du tout sûr de lui ce type. Bon je me mets à sa place, la nénette Orval, elle vient deux fois aux urgences en moins de dix heures, deux fois pour cause de grosse grosse baffe dans sa gueule, elle a la joue ouverte, le cou ouvert, un coude cassé, et un vieux collègue mort ; il m'a proposé une chambre pour moi toute seule et la visite du psy de l'étage du dessus, "juste pour débriefer vos dernières heures", il a dit :
- Vous savez, je suis flic, Monsieur le docteur.
- Oui, enfin, je suppose que vous n'êtes pas que ce que votre métier fait de vous.
- Par là vous supposez qu'un petit coeur bat sous cette gangue fonctionnelle ?
- Ne me mettez pas le doute, vous avez l'air gentil.
- La gentillesse fait partie de mon taff.
- Heu... Vous êtes une vraie flic ?
- Vous n'avez pas de coeur, Monsieur le Docteur.
Il en a convenu pour être drôle lui aussi, et il m'a foutu la paix avec un pincement.

En fait j'ai abrégé, et je n'ai pas vraiment capté ce qu'il me voulait au juste, parce que dans l'ambulance j'ai reçu un sms de mon cro-magnon qui mobilise tous mes neurones. Ce bâtard profite de mon état de faiblesse pour faire genre qu'il tente le grand saut dans le vide ; il dit qu'il est au courant de mon infirmité et me propose de me donner la becquée ce soir. Il précise que la pastilla est déjà prête et qu'il peut me livrer en moins de trente minutes où que je sois. Bon. Il est chaud quoi. Et moi je suis quand même cramée, et je me dis que pour encaisser les assauts croquignoles d'un Don Quichotte de l'amour, il faudrait que j'ai les muscles aux mâchoires qui vont avec le mordant. Là, je crains d'être seulement désagréable. Le pépin c'est que mon nez me dit que si je ne réponds pas "oh oui oh oui, chic chic !", il va se blesser, parce que c'est ce genre de gars, le Josh : ou il est vain ou il est providentiel. Entre les deux il vit aux première loges la noyade du bébé qui part avec l'eau du bain. J'ai D'Ornano qui fait les cent pas avec mon téléphone sur l'oreille en face de moi, mais je ne me sens aucune habileté, surtout là, surtout avec lui, pour lui soutirer "habilement" un tuyau sur son vieux camarade. En plus là, il est inabordable ; il y a Lydie qui lui a trouvé un os à ronger, je crois comprendre que c'est sur le dossier "Bleac", et je sais que c'est une scie à lui, le refrain qui lui rappelle qu'il a brillé à la "crime". D'un autre coté, il était venu me parler d'autre chose, et il a démontré à l'instant sa faculté à permuter sur autre chose qu'autre chose. Du coup, ce n'est pas forcément une mauvaise idée de le cueillir à froid sur la sentimentalité mièvre de mes bas organes sitôt qu'il aura raccroché. Je suis convaincue qu'il peut être au fait d'un dossier d'un instant à l'autre. Chiche !

Il est venu, il a dit "en coup de vent", pour voir comment on s'en sort Filippi et moi, et pour faire état de la vitesse à laquelle il réagit aux accélérations brutales du karma collectif. Son analyse expresse tient à peu de mots : S'il livre son rapport sur le décès d'Hadjam, ce dont Kowitz l'a chargé, on a droit à la visite des boeufs-carottes. Enfin "on"... Moi en fait. C'est vrai que j'ai tiré la première, et sur un homme désarmé. Avec mon passif récent je sens qu'ils vont me passer les nouilles un moment, et que ce n'est pas trop bon "pour mon grade", enfin, pour le grade que je vise. Il en a parlé au patron, le patron est d'accord, on y a droit. Mais ni l'un ni l'autre ne sont inquiets, on est quatre flics à avoir vécu la même chose, et si c'est notre parole contre celle du "quartier", ça ne devrait pas faire de trou là où il y en a déjà un. Moi aussi je suis d'accord avec eux, je peux me repasser éternellement le film, en fin de compte, il demeure que j'ai tiré dans la cuisse d'un gars qui venait de laisser deux des nôtres pour morts ; dont un pour de vrai. J'envie little big man d'ailleurs à avoir les larmes qui lui sont venues, alors que moi il va falloir que je descende du train de l'urgence pour réaliser que mon vieux Driss n'est plus. Le pire c'est que ça, ça m'attend à la maison, ou ce soir quand j'aurai pu dormir un peu. Il faut que je dise tout simplement "non" à Josh ; je ne veux pas me mettre à chougner pendant qu'il me donne la becquée. Alors que je suis sûre qu'au bout d'un certain temps ce serait agréable de pleurer devant lui, non pas que ce soit une épaule solide ce type, c'est tout le contraire, mais c'est juste qu'il y a un agrément objectivement régressif à pleurer devant un amoureux transit : tout existe par ce qu'on exprime.

D'Ornano est venu aussi me parler de ce qu'il a vu, pour être au moins un peu sûr de ce que j'ai vu moi. Moi j'ai vu un gamin aux mains nus, pas spécialement tanqué, plutôt grignet même, et ce demi-portion je l'ai vu envoyer en l'air les quatre-vingt-dix kilos de Filippi comme ça aurait été un elfe anorexique. Je l'ai vu fracasser Driss aussi. Et D'Ornano a vu ce que j'ai vu. Ce qu'il a vu en plus, c'est le merdeux qui remonte toute la rue Brinon à cent mille à l'heure et qui, arrivé au bout, au lieu de tourner dans la rue Georges Picot, a sauté les quatre mètres de haut du mur anti-bruit pour se retrouver à pieds joints en position de traverser le périph' en courant.
- Vous, je ne sais pas, collègue, mais moi je n'avais jamais vu ça.
- Moi je n'ai pas vu grand chose, mais je suis d'accord, il y a un truc du genre "pas normal" là. Enfin, déjà le patron l'a eu aussi, j'en suis sûre, et le petit terminator, ça lui a à peine fait perdre le temps d'un roulé boulé de ninja dans sa foulée improbable.
- Et vous avez une idée de comment ça reste possible, ce qu'on a vu ?
- Pas la moindre ; un type sur-dopé peut être dur au mal, voire exploiter d'emblée le fin fond de ses forces, mais ce gars là m'a paru plus fort que trois athlètes dopés, plus rapide aussi, si je vous en crois. Je mets ma main au feu que qu'il n'avait rien dans les siennes, de main, où alors il faut imaginer un mini tazer ultra puissant, et coupant aussi, qu'il aurait sorti de sa manche... Mais ça n'explique de toute façon pas la vitesse à laquelle il a cavalé. Pourquoi n'avez vous pas tiré au fait, collègue ?
- Par habitude. Je cours très vite, j'ai été champion universitaire du 400 mètres plat, et en général quand je mets la main sur un gars, surtout un petit comme ça, j'ai l'habitude que ça ne fasse pas trop de pli. Aussi je n'ai pas mesuré l'énormité du petit gars ; à ma décharge, je ne pouvais pas prévoir une rencontre du troisième type. Sinon, pour l'objet contondant, j'ai vu les bandes de surveillance de la piscine avant de les confier à Nelly pour qu'elle nous tire un portrait exploitable du môme ; et je suis formel : il avait les mains vides ; mais entre le moment où il quitte le champs de l'oeil électrique et le moment où il tombe sur Filippi, il se passe une grosse poignée de secondes qui peuvent lui suffire. Un Tazer trafiqué, je n'y avait pas pensé, alors que c'est le plus probable vu les vols planés de nos gars, bien vu collègue. Pour la course je n'ai pas d'idée, ni pour le saut, l'explication la plus plausible c'est que j'ai été victime d'une hallucination, et avec mon passif je ne vais pas me risquer à le suggérer dans un rapport que les boeufs vont lire.
- Profitez, collègue, on est à l'hôpital ; faites vous faire une prise de sang.
- Pour ?
- Pour l'alcoolémie qui va avec le rapport. Vous avez bu de votre "réveille-mort" du maquis ce matin ?
- Je ne bois jamais quand je bosse. Je me fais forer la veine tout de suite, bien vu encore collègue.
Mon téléphone, Lydie, a sonné à ce moment là.

D'ailleurs il raccroche à l'instant et me tend mon turlu, il a la tête d'un gars qui tricote les fils de ses pensées :
- Elle est balaise, votre padawane.
- Lydie ? C'est une jedi bio, élevée sous la mère. Elle a quoi ?
- Un film. Un documentaire sur la vie ordinaire d'une station essence, des longueurs si j'ai bien compris, mais un featuring de premier ordre : le "8".
- Rien que ça ? C'est du sûr ?
- Si le "8" a tué Bleac, c'est du à peine moins que ça : du super-probable.
C'est vrai qu'elle est balaise ma grande, même les coups de cul il faut avoir un don pour les attirer. Je ne sais rien du dossier "8", mais je sais qu'elle, moins maniaquement que D'Ornano, elle suit ces trainées de boyaux et de sang là. Il faudrait que je me tienne au jus, la politique intérieure c'est aussi un agglomérat de faits divers. Bon. Quitte à me risquer à des questions qui me désignent comme larguée, autant aller au charbon ; j'ai été mise en vacances, ça ne veut pas dire que plus rien ne me concerne :
- Finalement c'est une femme ?
- Il semble que oui.
- Identifiable ?
- Peut-être, mais il faut enlever une perruque et des lunettes de soleil.
- Et vous savez ce que c'est la pastilla (ah ah je suis trop forte) ?
- Oui c'est la spécialité de mon copain Josh (il ne moufte pas, même pas un demi sourire). C'est compliqué à faire, le plus dur c'est de trouver des pigeons...
- Moi ?
- Non, la pastilla, c'est à base de pigeon, c'est marocain, je crois. c'est proprement délicieux.
D'accord, cro-magnon entend m'amadouer avec de l'original, de l'exotique, du délicieux. et tout ça à la becquée. Josh : one point. Mon téléphone sonne à nouveau, ce n'est pas le moment. Je regarde, la tuile, c'est little big man. Je demande à D'Ornano "et ça supporte d'être transporté et réchauffé ?" et juste "qué passa ?" à Kowitz. Le premier sourit pour dire oui, le second est moins sommaire :
- Capitaine, vous allez comment ?
- Je vais bien, on me libère à l'instant, je vais aller dormir.
- Bien. D'Ornano est encore avec vous ?
- Je vous le passe.
Je tends l'appareil au collègue, mais me ravise pendant qu'il avance la main, je cache la mienne derrière mon dos :
- Et il sait donner la becquée votre copain ?
- Aux enfants non. Mais avec vous il doit pouvoir être calamiteux juste comme il faut.
- Bien. Et sinon votre téléphone à vous, il est où ?
- Dans ma poche, mais la batterie est morte. mais rassurez vous, si vous devez m'appeler ce soir pour un coaching in situ, je vous promet solennellement de trouver le moyen de le recharger.
- Le patron veut vous parler, Capitaine.

Je lui jette mon téléphone de la main gauche, il le rattrape quand même. Ensuite je ne comprends pas la conversation qu'il a, mais je n'écoute qu'à moitié. Je réfléchis ; je crois que je suis mûre pour la soirée cro magnon, et je suis convaincue que ma tronche cassée  ne va pas me desservir. Au contraire même, on gagne des points à être blessée d'avance en face d'un héros. Il faut juste que je dorme un peu, que je fasse une beauté à mes plaies, ou que je leur défasse un peu de leur laideur. Déjà des sparadraps propres... Et si je retrouve mon intégral Damard top moumoute de quand je passe mes weekends en refuge je sens que je vais être la the bomb du Glam ce soir. S'il me livre à la maison, j'emprunte les chaussons snoopy à mon grand bébé de fille, ceux avec les oreilles noires qui pendent. Leçon de séduction numéro un : être soi même. Je visualise le tableau, et la tronche de mon vieux beau surtout, quand D'Ornano me rend mon téléphone :
- Il faut que j'y aille. Urgence.
- Ta ta ta, votre prise de sang d'abord.
- Une autre fois, collègue. Le patron est devant la maison, il y le fils de Driss qui l'attend dans son bureau. Et ses yeux n'ont toujours pas cessé de couler.
- Et ?
- Et il ne veut pas se présenter en larmes devant quelqu'un qui doit être perclus de douleur. Je l'ai envoyé à l'Oujopo, il veut tenter la myrte.
- La quoi ?
- C'est le truc du maquis que vous avez bu tout à l'heure. Je crains que ça ne suffise pas. J'y vais vite.
- Prise de sang d'abord, s'il vous plaît. Ca ne prendra qu'une minute et ça nous fera économiser un caca nerveux des boeufs.
Je passe déjà ma tête par la porte du couloir et je hèle une infirmière, Mais c'est mon ado-Docteur qui rapplique.
- Nous avons une nouvelle urgence, Est-ce que vous pouvez faire très rapidement une prise de sang au capitaine D'Ornano ici présent ?
- Allons bon, pourquoi ?
- Pour une alcoolémie.
- Vous déconnez ?
- Non, vous êtes censé ne pas en trouver, mais c'est important. Et urgentissime, il est attendu à l'autre bout de la ville pour saouler quelqu'un. Et il est déjà en retard.
- Bon je ne comprends rien, mais je fais vite. Vous ne décrochez jamais, vous ?
- Si. Ce soir.
Et là, D'Ornano secoue la tête avec un air navré navré navré :
- Si vous croyez qu'on peut décrocher quand on a un dîner aux chandelles avec Josh, que vos allez pouvoir y aller la fleur au fusil, vous rêvez collègue, vous rêvez.

Merde.

Rappel : pour suivre l'intrigue il me semble que le plus évident est de la prendre à son début, mais vous faites comme vous le sentez.

Ecrit par Anne-Marie Orval, à 12:12 dans la rubrique Chapitre II.
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